Critiques

René Philombe : portrait interposé d’un irréductible dissident

Inhérence chromatique et nature intrinsèque

Je voudrai commencer par évoquer une expérience. Je me souviens qu’encore élève en classe de 5e, mon professeur de biologie nous fit observer un étrange phénomène. Celui d’un criquet extrait de son milieu naturel pour un autre, sablonneux celui-là. Au bout d’un moment (je ne me souviens plus de combien de temps), l’on enlevait ledit criquet de son nouveau cadre de vie pour le placer en un lieu neutre. Cette fois, point de sable ni d’herbe mais deux sources lumineuses aux couleurs jaune-sable et vert-herbe en direction du criquet. Constat, le criquet, instinctivement se dirigea vers la couleur verte. Que faut-il en conclure? Évidemment, ce que le constat laisse déduire au premier niveau à savoir l’option instinctive du criquet. Avec un repli réflexif, on peut conjecturer que les êtres sont réglés sur une longueur d’onde. Personnellement, je ne sais pas si les yeux des criquets distinguent les couleurs toujours est-il que par le truchement de ses antennes, le sujet de notre expérience a senti l’appel de la couleur de son cadre de vie naturel. Telle est donc la réalité au niveau physique et biologique.

Peut-on procéder à une extension de l’expérience chez l’homme? L’idée est tentante. Il y a peu, je développais, au cours d’un séminaire accordé aux artistes, l’idée de la couleur élémentale. C’est-à-dire l’inhérence comportementale susceptible de caractériser un individu à partir du caractère conféré à une couleur. La couleur, en tant que visuel de la nature profonde de l’individu n’est pas saugrenue sous l’angle anthropologique. En effet, dans les cultures bassa, beti, d’après le regretté Père Hebga «Le corps (en bassa nyuu, en duala nyolo, en ewondo nyol) désigne avant tout l’apparence, la couleur, opposée à la chose même, ensuite le corps vivant, surtout le corps humain» (P. Meinrad Hebga, Le concept de métamorphose d’hommes en animaux chez les duala, éwondo, bantu du Sud-Cameroun, (Thèse de 3e cycle), Multigr, Rennes, 1968, 2t, p.237.) chez les Yambassa, la couleur, désignée sous le vocable Onfioŋ, désigne aussi la nature intrinsèque de quelqu’un ou de quelque chose.

Les méandres du conte politico-philosophique

Entrée principale de l maison de Philombe à Batschenga.

Quel intérêt peut revêtir une telle digression pour parler de René Philombe le dissident et de son fameux mvet? Nnan Ndenn Bobo est en effet un Mvet (genre artistique complexe de l’aire culturelle pahouine) dont l’épopée restituée ici se veut un conte politico-philosophique. Nature dissidente parce que Philombe, en tant que ressortissant de la Lékié, aurait certainement privilégié le Mvet bi boan (registre affectionnant les thèmes de la sensualité) qui est courant dans cette contrée. L’époque à laquelle le texte est recueilli constitue aussi un indice sur le tempérament de l’un des pères de la littérature camerounaise. David Ndachi Tagne nous révèle que c’est en 1948 que «Nnan Ndenn Bobo» est recueilli. Philombe n’a alors que 18 ans et, simple coïncidence, c’est l’année de création de l’UPC, l’Union des populations du Cameroun pour laquelle il avait des sympathies très avérées. En cette fin des années 40 ajoute Ndachi Tagne, le texte «était mis à l’index et condamné comme blasphématoire par les missionnaires catholiques». Ce n’est qu’en 1994, avec la libéralisation de la parole, que le texte sort des tiroirs. Autre contexte propice à la contestation.

Voici un texte qui présente la dissidence dans le raffinement de la parole et la subtilité des convenances. En effet, Nnan Ndenn Bobo est une épopée qui frappe par son contenu narratif où l’on passe tour à tour de la ‘‘perfection’’ d’un monde régi par un dieu «bienfaisant» Zama Elopogo, à un monde remis en cause par son favori Nnan Ndenn Bobo. Comble de l’affront, et début de ses malheurs. Le crime de Nnan Ndenn Bobo, avoir osé remettre en cause l’ordre de Zama Elopogo de la manière la plus ostensible à l’occasion de la fête des récoltes. Or, malgré cette outrecuidance de l’effronté Nnan Ndenn Bobo, on relève chez lui quelque frousse qui l’amène à prendre des précautions. Par exemple, «Ndenn Bobo imprudent frère de Ngama, se gratte la nuque et se gratta les tempes puis essuya la sueur qui dégoulinait et sur son front et sur ses aisselles, et sur son ventre …» (p. 35-36). Hélas le conditionnement ambiant des valeurs est tel que le fameux dissident, malgré la pertinence de la critique de l’ordre établi par Zama, ne trouvera grâce ni auprès de son puissant protecteur, encore moins du côté de l’assistance. D’ailleurs, le conte débute par cette litanie, zaane yen anë Ndenn Bobo atë nden le ngo amu angavegan ai zama. (Venez voir Ndenn-Bobo se débattre dans la misère pour s’être à Zama mesuré).

Dilemme de l’éthique et portée esthétique

La question philosophique qui surgit de cette belle épopée est la suivante : faut-il, au nom de sa qualité de protégé fermer les yeux à l’injustice sous le fallacieux prétexte que l’ordre établi par son protecteur est bien? La mauvaise conscience finit par peser sur le bénéficiaire qui ressent comme un devoir moral de dénoncer un tel état de fait. Toutefois, la manière de s’y prendre importe. Car en suivant la trame narrative, Ndenn Bobo, malgré la frousse qui le traverse se montre impudent; et par une telle attitude, il signe sa condamnation.


La question philosophique qui surgit de cette belle épopée est la suivante : faut-il, au nom de sa qualité de protégé fermer les yeux à l’injustice sous le fallacieux prétexte que l’ordre établi par son protecteur est bien? La mauvaise conscience finit par peser sur le bénéficiaire qui ressent comme un devoir moral de dénoncer un tel état de fait.

La richesse de ce texte, c’est également le fond conceptuel  qu’il charrie au travers des modalités qui structurent l’intelligibilité de son discours. La complexité de la métaphore trouve ici une expression pertinente d’un point de vue esthétique si bien que la parole distillée est quasi plastique. Achoppée aux mots, elle sculpte un portrait duquel émane un caractère moral. Le caractère le plus mis en exergue est celui de la laideur qu’incarne Ndenn Bobo malgré les atouts qu’aurait pu lui conférer son statut social. Hélas que peuvent de beaux habits sur un corps mal bâti? S’interroge le joueur de mvet.

Une série de clichés le décrivent. Ils établissent avec justesse une corrélation entre les caractères physiques et moraux du sinistre personnage. Voici entre autres détails un aspect qui le caractérise : «[…] Nous ne rions ni de ta laideur/ ni de ton ventre tambouriforme/ ni de tes jambes squelettiques comme celles d’un creuseur de tombe/ ni de ton petit dos tanné comme celui d’un tendeur de pièges.» P. 41. Ce chapelet de qualificatifs traduit, par-delà leur dimension plastique, la misère et le côté le plus répugnant de l’existence : la mort, comble de la laideur dans l’univers bantou. Car la beauté est avant tout ce qui célèbre et perpétue la vie.

Un poème de Philombe mis en musique.

Avec Nnan Ndenn bobo, ce sont également les talents de traducteur de Philombe qui sont ici exprimés. La capacité à restituer l’intelligence discursive, quasi picturale de ce conte où l’on retrouve tous les ingrédients de la parole vivante. L’un des plus grands charmes de cette œuvre réside dans l’usage des onomatopées picturales dont se délecte le lecteur. Tous, participant des habillages susceptibles de nous plonger dans le climat  tragico-comique qui transpire de l’œuvre. L’ambiguïté de la morale qui transparaît de ce conte philosophique interpelle. Elle pose la question de l’intellectuel dans une société qui se complaît dans le statuquo que tisse la flagornerie.

Au début de cet article, j’évoquais une expérience, celle du criquet, qui comme réglé par sa nature intrinsèque, instinctivement se dirigea vers la couleur de son milieu naturel. Philombe, fondamentalement dissident, ne pouvait échapper à sa nature en ne portant pas un intérêt à cette épopée. Laquelle fut augmentée des Lamentations du joueur de Mvet. Là, il évoque le sort de l’artiste et la dignité de sa mission quoique parfois méprisée. Il soutient : «Malgré tout oui malgré tout/ j’accomplirai passionnément la mission ingrate/ que les morts et les Dieux m’ont confiée/ de divertir les hommes en les instruisant.» P. 50. Je suis fondé à croire que Philombe s’est identifié au personnage de Ndenn Bobo. Des analogies frappantes traversent cette épopée avec le sort qui fut le sien.  Mais par-dessus tout, Nnan Ndenn Bobo est un fameux gisement de méditation où se côtoient humour et gravité existentielle.

 René Philombe, Nnan Ndenn Bobo, édition du Crac, Yaoundé, 1994, 52 pages.

Wilfried Mwenye

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