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« Red Earth » ou le Chemin de Damas de Dee Dee

Red Earth. (A Malian Journey) [Universal Classics and Jazz, 2007] de la chanteuse afro-américaine, Dee Dee Bridgewater, est le prototype même de l’album de jazz dépouillé, généreux et surtout doté de cette énergie polyphonique qui aide à transcender le temps et à accepter ses vicissitudes. Ceci est rendu possible grâce à cette esthétique musicale, amalgame parfaitement réussi en l’occurrence entre le souffle froid et au demeurant très policé du genreCool et la mystique des musiques traditionnelles d’Afrique de l’Ouest, esthétique qui le traverse de manière chromatique avec cette grâce aristocratique qui lui confère à la fin une dimension tout à fait particulière : la magie des musiciens traditionnalistes africains de l’Ouest dont on perçoit aisément la prégnance de la forte personnalité musicale au-delà de la simple présence physique ayant opéré comme toujours ! (Cf. «Long Time Ago»).

Donc un vrai régal pour les mélomanes portés sur cet orientalisme ouest-africain qui agit toujours comme une sorte de puissant levain… Album de 13 titres, les uns aussi captivants que les autres, Red Earth que j’aurais dû vous proposer depuis fort longtemps pour toutes ces raisons, est une sorte de voyage initiatique dans un univers de sable, sec et aride, certes, mais aussi une méditation sur une sorte de Traces of the Future pour ceux des descendants dont les ancêtres connurent jadis les affres du Middle Passage et la terrible humiliation de la vente à l’encan. «Afro Blues», «Bad Spirits» et «The Griots», par exemple,traduisent à merveille, je crois, cette réunion des esprits d’Afrique noire et des Amériques et ce souffle nostalgique et résilient que la voix de Dee Dee Bridgewater transmet si bien tout au long de cet album. Tout comme le son magique de la kora (de Chérif Samano, Mamadou Diabaté et surtout Yakhoba Sissokho) ou celui aussi des percussions.

Album de jazz donc, bien sûr, mais que je classerais (exempté du titre «Red Earth» à cause de son esprit plutôt rock en sus de l’inclassable et très contemporain aussi, «Compare to What») plus précisément dans le registre des spiritualités au même titre que l’album du grand maître Toumani Diabaté, The Mande Variations (Cf. Ma Note d’écoute, Mosaïques n°67, Septembre 2016, p.9). L’osmose parfaite entre les différents musiciens de cet album doublée de cette présence vocale de Dee Dee Bridgewater qui trace, comme qui dirait, «la voie» peut-être pas aux autres (bien que ce soit son album à elle), mais semble indiquer à quelles stations il faudrait impérativement s’arrêter pour reconstituer le fil d’Ariane qui la mènerait vers cette sorte de Terre Promise des musiciens afro-américains, le Mali pour elle en l’occurrence, terre-patrie de ses très lointains ancêtres africains (ce qui explique au demeurant le sous-titre de cet album nominé aux «Grammy Awards» juste un an après sa sortie). La quête de Dee Dee est donc perceptible, mieux : elle s’avère heureuse eu égard au résultat que l’on constate au final de Red Earth avec ce qu’il nous donne à écouter et découvrir. Chacun de nous devra, pour ces diverses raisons qui me semblent objectives, écouter ce travail qui traduit une véritable histoire d’amour – tout comme chez un Randy Weston son compatriote – entre la chanteuse afro et les musiques d’Afrique de l’Ouest. Les musiques d’Afrique, tout court.        

Joseph Owona Ntsama

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