Reportages

Quand les bars dancings animaient Yaoundé

Les nuits ont décidément changé à Yaoundé, a l’instar des journées que l’on divisait en deux parties distinctes, marquées par l’inévitable sieste de 13h avant de reprendre le bus SOTUC [la compagnie de transports publics, Ndlr]. Le soir, on finissait une journée de labeur au bar dancing, un vieil héritage des années de colonisation ou l’on voyait les «assimilés» imiter les Européens en créant eux-mêmes leurs lieux de distractions nocturnes. Aussi loin que je me rappelle, je revois le «Noutcha bar» qui était à Mokolo, un rendez-vous de noceurs qui dansaient de temps en temps avec des orchestres invités le weekend. En face, une autre formation officiait derrière le très fameux Cheramy de la capitale, un chanteur à succès dont personne n’avait de disque, mais que l’on ne pouvait écouter qu’à la radio, surtout le samedi soir sur les ondes de cette émission qui s’appelait «Bonsoir le Cameroun». Certains weekends aussi, les citoyens plus huppés vivaient en live des visiteurs venus du Congo, tels le très fameux Tino Barroza dont la légende raconte qu’il mourut au cours d’un accident de voiture à Yaoundé lors d’une tournée.

Situé entre le Camp Yeyap et le futur Camp sic de Messa, « Peuple Bar » était le premier arrêt des fonctionnaires revenant du travail, et le dernier avant d’aller fouetter leurs gamins et gronder leurs épouses !

Le samedi était alors dit «samedi anglais» et certains recevaient leur paye hebdomadaire qui servait alors à préparer une fin de semaine de fête. Avec plus de sécurité nocturne, plus d’électricité à partager et des moyens d’animation soudain plus performants (apparition de baffles et surtout de la HI/FI), les bars dancing se sont multipliés, changeant soudain le climat nocturne jusque-là régi par les fonctionnaires dans un climat de paix sociale baignée de rumba congolaise surtout. C’était un changement notoire, au-delà des bars ancestraux tels que le très antédiluvien «Peuple bar». Situé entre le Camp Yeyap et le futur Camp sic de Messa, il était le premier arrêt des fonctionnaires revenant du travail, et le dernier avant d’aller fouetter leurs gamins et gronder leurs épouses ! Là déjà, on dansait sur tourne-disque jusqu’à ce que l’on ne puisse plus distinguer la musique des pas sur le ciment et des rires que deux verres de bière pouvaient déjà susciter. En effet, on se partageait une 33 à deux, et même trois. Seul Mvoundi «sans menton», le gardien de la Pharmacie centrale pouvait avaler plus d’un verre à lui seul, car au rythme de la musique nigériane qui vantait la candidature de Namdi Azikiwe à l’élection présidentielle, notre home était le seul capable de twerker en public. Il n’était excusable que parce qu’il était saoul. Une chose que très peu de gens laissaient voir !

Mvog Ada, centre de cultures

Il y avait toutes sortes de bars dancing et toutes sortes de clientèles mais presque toujours de la rumba de Franco et son OK Jazz, Rochereau, Verckys, le Trio Madjesi, et, tous les noms que l’on a connu dans cette musique devenue internationale pendant que chez nous, les artistes cherchaient encore des studios pour leurs idées, mais devaient se contenter de «tacler» dans les bars… Un de ceux-ci, nommé d’abord le «Moulin Rouge» avait été un peu plus tard renommé le «Philantrope». Renommé pour être le rendez-vous incontournable d’une jeunesse assoiffée de liberté et d’expression, influencée par les grands noms américains Noirs, francophones et éduqués. Le Philantrope était ainsi devenu un symbole de vie nocturne baignée de danse avec musique live.

A Mvog Ada où se trouvait ce véritable centre de cultures, il y avait une flopée de bars dancing souvent spécialisés selon leur clientèle et ses intérêts. Tout à côté du Philantrope par exemple, «Taloulou» bar ne recevait qu’une clientèle de petits vieux qui y rencontraient des partenaires de génération équivalente sous une rumba feutrée. Jamais de décibels furieux comme tout près encore chez Lido bar. Une version très ancienne située à l’époque sur la droite du dispensaire de Mvog Ada, non loin lui aussi de «Bout carré» bar dont le nom célébrait cette chaussure à extrémité résolument faite d’angles droits. De nos jours, le bar est décédé mais le carrefour où il était vivant a gardé son nom, tout près d’un autre bar célèbre et réduit à sa plus petite expression jusqu’à sa disparition, «Eldorado» bar. Mvog Ada était devenu petit à petit un village submergé d’activités nocturnes diverses jusqu’aux traditionnelles bagarres de frustrés de fins de soirées.


Cromwell Nzié, l’aîné de la chanteuse Anne-Marie Nzié, était un familier de ces pubs qu’il animait avec sa guitare, soutenu par le même complice qui officiait sur une bouteille qu’iI frappait à l’aide d’une paire de fourchettes.

A côté de cette vague de bars dancing plutôt modernes, avaient végété, dans la discrétion de leur clientèle plutôt modeste, des bars dancing où coulait une bière de fabrication maison. Repérables à ce bâton symbolique surmonté d’un panier conique noir, ou encore à l’arôme particulier du maïs en fermentation séchant au soleil, ils vendaient et servaient le «kwata»  une bière de maïs à la manière de ces dames Babouté qui étaient les hôtes. Au fond de leurs cases où bouillait la bière, des artistes animaient la compagnie en jouant cette fois de l’assiko. Cromwell Nzié, l’aîné de la chanteuse Anne-Marie Nzié, était un familier de ces pubs qu’il animait avec sa guitare, soutenu par le même complice qui officiait sur une bouteille qu’iI frappait à l’aide d’une paire de fourchettes.

Cependant, la nuit était surtout le fait d’une nouvelle catégorie de viveurs, ces nouveaux riches qu’était la population estudiantine. Aussi étrange que cela puisse paraître de nos jours, les étudiants ont constitué souvent une partie de la population la plus riche, capable de fréquenter les bars très souvent grâce à une bourse payée régulièrement, et, conséquemment, de créer à l’endroit des bars dancing des pôles d’attraction de filles de joie, de maladies sexuelles évidemment. On ne pouvait pas rencontrer un étudiant qui ne soit expert en soins de MST résistantes, et la création du CUSS [Centre universitaire de la santé, Ndlr] est devenue la  garantie de pouvoir éviter le passage chez le traditionnel docteur, surtout que déjà la pharmacie Nnam, en rebelle ou opportuniste, délivrait déjà des antibiotiques sans besoin d’ordonnance.

Bars légendaires

L’autre partenaire nocturne qu’était la police nocturne du président parano Ahidjo rythmait à sa manière cette récréation à laquelle elle voulait absolument participer ! Grâce à ses cars qu’on appelait «Sans payer», la police jouait les trouble-fête sous le prétexte de chasser le rebelle, mais en fait rançonnait les citoyens et séquestrait bien des filles que l’on violait contre leur liberté. A Yaoundé donc, les nuits étaient rythmées par les bars dancings.

A Douala, on parlait de bars légendaires tels que le bar «Joie d’été», véritable rendez-vous d’amateurs de ce qui allait devenir le makossa, dansé par des pécheurs de retour des enchères, sentant encore le marché aux poissons. Impossible de citer tous les noms de ces endroits qui furent des lieux de joie pure. «Pipe bar», «Planète bar», «5/7 Palladium bar», «Fi Jo», «Menoua bar», et j’en passe. Tous ces lieux vivaient généralement la même culture de la bière de la drague facile grâce à un jeu d’intermédiaires récompensés, de bagarres historiques entre frustrés, surtout à l’entrée de dancings animés par des orchestres. Dans ces cas, il fallait toujours engager des portiers reconnus pour leurs qualités en arts martiaux. Grâce à leurs noms souvent plus connus que les lieux alentour, les bars dancing ont joué un rôle important pour les taxis et leurs clients dans leurs opérations de repérages, sans oublier, grâce à leur fait nocturne, l’éclosion d’une nouvelle catégorie de taximen spécialisés dans le transfert de nuit. Le très célèbre Américain, un jeune chauffeur de taxi qui n’apparaissait que la nuit, était de ces nouveaux transporteurs de nuit qui faisaient de leur auto un arbre de noël nocturne… et un chauffeur de confiance. Tout noctambule se devait de connaitre le très fameux «Boulon» qui a construit sa fortune sur la confiance des nuitards…en mal de sécurité


Escalier bar ne s’animait véritablement que tard dans la nuit, lorsque tous les bars environnants avaient fermé. Grâce à une licence destinée à cet effet, ce bourbier pouvait devenir une véritable cocotte-minute le dimanche, surtout à l’issue d’un Tonnerre-Canon, d’un match international ou de cotisations féminines de filles Beti du coin.

Paquita bar, Mango bar, des lieux qui rappellent de grands noms, de grands moments avec notamment Messi Martin et son orchestre les «Los Camaroes». De l’autre côté de la ville, «Maffo bar», «Tailleur bar», sont devenus des refuges pour étudiants de l’université désireux de s’encanailler pour pas cher, tandis que du côté de la Briqueterie, on se rendait à «Parafifi» pour y lever des beautés moins onéreuses vouées aux militaires ivres… On ne saurait ne pas passer par «Escalier bar», le bien nommé, auquel l’on accédait après un escalier légendaire. Là, on dansait sous orchestre orienté vers la rumba et ce qui deviendrait le bikut si avec Ndo Clément, un talent qui faisait pâmer son public de musique dite typique. Escalier bar ne s’animait véritablement que tard dans la nuit, lorsque tous les bars environnants avaient fermé. Grâce à une licence destinée à cet effet, ce bourbier pouvait devenir une véritable cocotte-minute le dimanche, surtout à l’issue d’un Tonnerre-Canon, d’un match international ou de cotisations féminines de filles Beti du coin.  Ici, iI était de rigueur de ne jamais draguer sous peine de provoquer une bataille rangée… de lutteurs bien imbibés.

Par Jean-Marie Ahanda, musicien, chroniqueur musical, Etats-Unis d’Amérique                                  �

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