Entretiens

Pr Alain Cyr Pangop : «Nous avons voulu cerner les fondements de la marginalité de Marcel Kemadjou»

Vous avez organisé le 22 novembre dernier une journée d’étude à l’université de Dschang et dont le thème était «Vivre, écrire et publier au Cameroun : 20 ans d’écriture de Marcel Kemadjou Njanké». Quelle en étaient la motivation et les objectifs ?

Je profite de la tribune que vous m’offrez pour dire tout d’abord ma reconnaissance vis-à-vis de tous ceux qui, de près ou de loin, ont œuvré pour le succès de cette rencontre inoubliable. Comme l’a montré le Pr. Pierre Fandio – spécialiste de littérature camerounaise et coordinateur des cycles de recherche à la faculté des Arts de l’université de Buea- dans son keynote adress intitulé «Ecrire et publier au Cameroun : qu’est-ce à dire ?», le vœu de voir la littérature camerounaise se constituer en parcours-type dans les universités nationales s’était heurté, jusque-là, à l’absence d’une politique d’ensemble, conçue et méthodiquement mise en œuvre. En dépit des colloques de 1977, 1994 et 2009, notamment à Yaoundé, Yaoundé I et Buea, ce champ est demeuré un sacerdoce pour des équipes pédagogiques et de recherche isolées. Ayant accédé au rang magistral, un des devoirs régaliens qui m’incombaient était d’animer la recherche dans cette discipline à partir du pôle d’excellence scientifique de l’Université de Dschang. Il s’agissait de problématiser la vie littéraire endogène en en mettant à l’observation un cas sinon exemplaire, du moins représentatif de l’activité littéraire nationale.

L’objectif était donc de commémorer les vingt années d’écriture de cet écrivain endogène. Effectivement, il vit, écrit et publie étant au Cameroun. Nous avons l’avantage de ne pas attendre qu’un auteur agonise ou soit mort avant de reconnaître ses efforts.

En réalité, lorsqu’un auteur a 20 ans d’écriture, cela marque symboliquement l’âge de la majorité. Il y a une double décennie qui s’écoule et généralement, les critiques qui analysent les courants littéraires dans les tranches temporelles travaillent dans des périodisations qui, très souvent, sont des décennies. Il s’agissait ainsi de revoir les courants littéraires dans lesquels des plumes nouvelles ont émergé. Et il s’avère que Marcel Kemadjou Njanké émerge particulièrement dans ces deux décennies avec l’art du racontage et une dizaine de publications. L’objectif était donc de commémorer les vingt années d’écriture de cet écrivain endogène. Effectivement, il vit, écrit et publie étant au Cameroun. Nous avons l’avantage de ne pas attendre qu’un auteur agonise ou soit mort avant de reconnaître ses efforts.

Comment avez-vous organisé les interventions ?

Elles ont été structurées en quatre axes. Le premier portait sur l’approche de l’esthétique du racontage. Il y a été question de scruter les contours étymologiques, novateurs et les aspects structurels de l’art du racontage, ce style nouveau conceptualisé par cet auteur. L’approche thématique consistait à étudier les principaux sujets traités par Kemadjou Njanké, à l’instar de l’amour, le retour aux sources, la marginalité, l’angoisse de la vie. L’approche comparatiste devait permettre de tracer un parallèle entre le travail de l’écrivain endogène et celui d’autres écrivains d’ici comme d’ailleurs. L’approche monographique devait mettre en lumière des communications qui portent, de façon spécifique, sur l’une des œuvres de l’auteur. Enfin, une intervention du célébré du jour, sous le thème : «Ma vie est un racontage» devait clore les débats, les performances de lecture et la remise d’une plume symbolique à l’invité à l’honneur. Nous avons été agréablement surpris que l’appel à communication, lancé quelques mois plus tôt, ait eu un écho très favorable, aussi bien au plan national qu’international. Une trentaine de propositions de communications ont été retenues, les participants venant des universités de Douala, Yaoundé II, Yaoundé I, Buea, Dschang, ainsi que de l’Institut facultaire des sciences de l’information et de la communication de Kinshasa. Philippe Laval qui est venu de Bordeaux a été très actif durant la rencontre.

Pouvez-vous nous expliquer pourquoi votre choix s’est porté sur notre collaborateur ?

Ce choix réside tout d’abord dans le fait que c’est un auteur atypique. Il réside au Cameroun et est écrivain au Cameroun. Marcel Kemadjou Njanké est né le 06 décembre 1970 à Makéa, dans l’arrondissement de Douala II, département du Wouri, au Cameroun. Après son Baccalauréat A4 Espagnol en 1989 au Lycée Joss à Douala, il s’inscrit en droit à l’Université de Yaoundé et quitte la Faculté en 1993, sans avoir eu sa Licence. Il s’installe au marché Mboppi à Douala comme commerçant. Il y exerce jusqu’à nos jours dans la mercerie. Il commence à écrire des poèmes en 1994 et se livre dès 2009 à «l’art du racontage», dont il définit les contours dans «Les Femmes mariées mangent déjà le gésier», sa plus récente publication livresque. C’est très rare de voir quelqu’un d’aussi constant dans la créativité littéraire endogène, pouvant tenir la plume pendant une vingtaine d’années, et bravant toutes les crises économiques et toutes les conjonctures, mais aussi toutes les formes de censure, réelles ou supposées, que pointent souvent du doigt les écrivains camerounais. Il est assez curieux de voir un auteur comme Kemadjou Njanké tenir un discours qui ne nuit à aucune posture ambiante. Cela veut donc dire qu’il y avait une curiosité qui consistait à savoir ce qui garantit la constance de sa plume.

Un autre argument est qu’il s’agit d’un mercier qui passe le clair de son temps à écrire, au lieu de faire son commerce. C’est une curiosité qui peut intéresser le critique littéraire. En outre, le fait de travailler sur une catégorie sociale qui ne représente dans la lecture médiatique que des détails, c’est-à-dire le personnage populaire, constitue en soi aussi un élément d’originalité. Est-ce à dire qu’il ne recherche aucun positionnement par rapport au champ central ? Est-ce à dire qu’il ne cherche pas à rentrer en compétition au sein de l’institution littéraire ? Ce sont autant de questionnements qui méritaient une journée de réflexion pour l’ensemble de la communauté universitaire camerounaise. Le dernier élément qui milite en faveur de cette journée d’étude à lui consacrée est d’ordre institutionnel. Comment comprendre que quelqu’un qui a été aussi constant dans l’écriture, la production d’ouvrages, n’ait reçu du point de vue non seulement académique, mais aussi populaire, aucune reconnaissance par les instances de légitimation des savoirs littéraires ? Il faillait cerner les fondements de la marginalité d’un tel sujet écrivant.  Tout cela est d’autant plus paradoxal qu’il est le promoteur d’un festival populaire de poésie, appelé Festival 3V, et qui est là pour vulgariser non seulement ses productions, mais celle de tous ceux qui s’adonnent avec lui à l’écriture.

Pour un auteur dont la médiatisation est aux forceps, contrairement à ceux de la diaspora qui bénéficient d’une forte exposition médiatique en Occident, il me semble que modestement, l’Université de Dschang, en organisant cette journée d’études, se devait de rendre hommage à cet auteur. Il me semble aussi que, en intéressant les spécialistes de littératures et cultures à cet auteur, on attire déjà l’attention sur une bonne période de l’histoire qui est négligée et qui fait partie de l’histoire contemporaine de l’Afrique. Il s’agit aussi de faire en sorte que les instances de légitimation (corps des écrivains, critiques, programmes scolaires, lecteurs) s’intéressent à un auteur pour comprendre sa marginalité, pour comprendre le fait qu’il soit longtemps resté dans cette catégorie institutionnelle.

Cette journée, bien que portée par le département d’Etudes africaines s’est voulu pluridisciplinaire. Pourquoi cela ?

Pr Pangop (2è à partir de la droite) avec l’auteur à sa droite et des lecteurs après le colloque.

Il est bien vrai que le Département d’Etudes africaines portait le projet ; mais pas uniquement, car les cycles de formation en «Littérature et cultures africaines» et «Afrique et mondialisation» qu’il offre s’effectuent au sein de l’Unité de formation doctorale «Art, Lettres et Sciences Sociales» de l’Ecole doctorale de l’Université de Dschang. On y privilégie les réflexions transversales. Signalons ici que Lucienne Ateufack, étudiante de Doctorat à l’Université de Dschang, a amorcé une étude qu’elle poursuit dans sa thèse sur cet auteur, où elle postule une inscription subtile du politique dans ses œuvres. A la vérité, il faut un véritable travail de décryptage pour voir cette inscription du politique, parce que d’emblée, ses œuvres ne sont pas des œuvres politiques.  Ce sont des racontages, c’est-à-dire des tranches de vie narrées, avec tout ce qu’il y a de pittoresque dans les descriptions et surtout la prise en charge du langage populaire. Quand on regarde la construction de son récit littéraire, on se rend compte que Kemadjou Njanké ne crée pas des héros, ni des anti-héros qui endossent la cause générée par l’action. On a plutôt affaire à des personnages campés qui sont des métonymes de la communauté et des catégories sociales, et qui sont placés en situation à un moment donné de leur vie. Son récit spécifie en soi la non-construction d’une action politique.  Mais, il montre comment des gens sont placés en situation politique. Peut-être que sa proximité avec le marché Mboppi fait qu’on voie plutôt un enjeu économique dans son écriture pour ces personnages qui ploient sous la misère. De plus, l’art du racontage de Kemadjou Njanké représente une rupture à la fois sociolinguistique, esthétique et générique par rapport à la tradition du short story (nouvelle, conte, fable, chantefables, lettre, texte parémiologique, etc.) et de la paralittérature classique. Le côté «populaire» repérable dans ses livres et dans la chronique «Au Kwatt» qu’il anime dans Mosaïques, le seul mensuel culturel camerounais paraissant régulièrement, semblent être des stratégies discursives qui méritaient des lectures qui débordent largement les approches purement littéraires. Oralisation de l’écrit ou scripturarisation de l’oral ? Il fallait répondre sous divers angles à l’effet de langage en convoquant les sciences du langage, les sciences de la communication ou des théories connexes, le postcolonialisme, le féminisme, etc.

A Dschang, l’on a constaté un véritable engouement des jeunes étudiants autour de cet événement. Et pas seulement dans l’organisation, mais également dans les contributions. Avez-vous une explication ?


L’art du racontage de Kemadjou Njanké représente une rupture à la fois sociolinguistique, esthétique et générique par rapport à la tradition du short story (nouvelle, conte, fable, chantefables, lettre, texte parémiologique, etc.) et de la paralittérature classique. Le côté «populaire» repérable dans ses livres et dans la chronique «Au Kwatt» qu’il anime dans Mosaïques, le seul mensuel culturel camerounais paraissant régulièrement, semblent être des stratégies discursives qui méritaient des lectures qui débordent largement les approches purement littéraires.

Il s’agissait d’une grande première à l’Université de Dschang en ce qui concerne les journées d’études en littératures et cultures africaines, bien qu’on y ait eu un colloque sur l’interculturalité dans la littérature africaine en contexte de mondialisation en 2007. L’ampleur de la participation à la journée du 22 novembre dernier a débordé largement les habitudes. Il est du devoir de l’Ecole doctorale d’initier les jeunes aspirants à la recherche, à la rédaction, à la communication et aux débats scientifiques. Il faut aussi relever l’appui de l’ACDIS qui se démarque dans la mobilisation des jeunes autour d’activités portant sur leur avenir. Rappelons ici que lePr. Pierre Fandio estle premier universitaire à inviter Kemadjou Njanké dans un de ses cours de littérature africaine à l’université de Buea. Il le découvre tout comme moi via l’internet à travers «Les Bookinons : Lettre mensuelle de l’association Livre Ouvert». Cette lettre publie des poèmes et des comptes rendus de lecture, offre des portraits des écrivains dont on ne parle pas souvent. De plus, il invite les férus de la vie littéraire au festival international de poésie 3v dont Dschang a eu l’honneur d’accueillir la 8ème édition sur le thème «La guerre n’est pas gaie» cette année. Plusieurs jeunes ont donc, pendant huit années, pris goût à ce que fait sacrificiellement cet auteur pour les milieux défavorisés. Il le fait dans un contexte où le livre circule difficilement et ne s’achète pas ; un contexte où la poésie ne s’édite ni ne s’étudie pas couramment. Venir en parler de vive voix avec auteurs, éditeurs critiques et étudiants de différentes générations, acheter quelques livres, nouer des contacts productifs et échanger avec des journalistes culturels étaient déjà des éléments de fascination.

Avez-vous eu le soutien de votre institution l’université de Dschang ?

La Une de l’édition où a été publié ce texte pour la première fois.

Oui, l’Institution nous a beaucoup soutenus moralement et matériellement, notamment en autorisant la manifestation, en logeant un des convives, en garantissant la sécurité des convives, en permettant que la rencontre se tienne dans la salle des spectacles et conférences, avec la participation effective des responsables de l’administration de l’université. Pour le reste, nous avons bénéficié de la solidarité des uns et des autres au sein de la communauté scientifique, académique et socioculturelle. Point n’est besoin d’être ingrat. Je dis merci à l’Université de Dschang, notamment à son Ecole doctorale.

Les travaux se sont achevés tard dans la nuit sans que l’on observe une baisse de régime de la part des participants et en présence d’une audience respectable d’étudiants et de chercheurs en littérature. Quel vous semble avoir été la motivation qui a ainsi scotché les gens autour de cet événement ?

Je ne sais pas à quoi est dû ce magnétisme alors que paradoxalement les participants se plaignaient du temps qui allait très vite. Sans doute l’ambiance de convivialité au sein d’une famille littéraire à qui il manquait un tel moment de partage ; sans doute aussi le plaisir de lire, le plaisir esthétique, la contemplation devant l’œuvre d’art et la valeur informative des écrits de Kemadjou Njanké ; sans doute surtout la quête forcenée d’une solution aux problèmes d’édition au Cameroun, de la langue d’écriture, de la reconnaissance des auteurs camerounais, des conditions d’introduction des textes dans les curricula de formation. Ces questionnements qui ont longtemps préoccupé les uns et les autres isolément, ne pouvaient être évacués en quelques minutes. En tous cas, il fallait être bien rigoureux pour ne pas juger avec trop de complaisance les productions littéraires.

Maintenant que la journée est derrière-vous, quelle suite souhaitez-vous lui donner ? Les actes seront-ils publiés ? Y aura-t-il d’autres journées du même type pour bientôt ?

Même si la discussion à bâtons rompus signale des limites, nous comptons synthétiser le tout pour les Actes de cette journée d’étude qui a permis d’accéder à l’univers de Marcel Kemadjou, d’attirer son attention (par la plume symbolique qu’il a reçu) sur le fait qu’il doit désormais faire plus attention à sa trajectoire scripturale, parce qu’il a été rendu visible et que sa voix pourra compter. Le protocole de présentation des articles a été envoyé à ceux qui sont intéressés pour la présentation finale de leurs textes. Nous avons un comité de lecture et un comité scientifique qui nous aideront à ne pas céder à l’amateurisme. En dépit des conjonctures de l’industrie culturelle, nous comptons bel et bien publier les Actes de cette journée. D’ailleurs, les éditions Ifriya se sont déjà proposées à ce sujet. Voilà de quoi nourrir le sursaut d’orgueil d’un Kemadjou Njanké volontaire, déterminé et courageux  face aux aspérités de la vie en communauté. Voilà de quoi fournir une production critique originale à l’institution littéraire. Les prochaines journées ? J’y ai réfléchi un peu. Il me faudra en discuter avec mes collègues de l’Ecole doctorale avant de lancer l’appel à communication. Ce sera sur «Les auteurs polygraphes en Afrique», c’est-à-dire ces auteurs qui réussissent à écrire dans tous les genres à la fois (roman, théâtre, poésie, nouvelle, lettre, essai, chronique, fables, conte, etc.). Il s’agira de mesurer l’étendue d’un tel talent, la variation des écrits, les genres privilégiés, ainsi que la portée de ce système auctorial.

Recueilli par Parfait Tabapsi à Dschang

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