Portraits

On ne devient pas martyr, on naît martyr !

Pour ceux qui n’auront pas l’occasion de le posséder avant la publication de cet article de presse, voici à leur intention le texte de la 4e de couverture du premier et unique livre publié depuis les USA par le chanteur Lapiro de Mbanga. C’est comme un dernier témoignage de cet artiste jadis adulé, puis contesté, et désormais regretté par tous les nombreux fans qu’il a su collecter grâce à sa musique et surtout grâce à sa verve sulfureuse, sa poésie corrosive dans une langue inattendue, colorée et pourtant si populaire.

Voici le texte de Lapiro : «En 1991, j’ai échappé à la mort pour avoir pris position contre la barbarie et les casses initiées par les égoïstes pendant les villes mortes au Cameroun. Ces personnes qui tiraient profit de ce complot contre le petit people au point de l’envoyer dans les rues se faire tuer et servir de chair à canon n’ont pas toléré que je dénonce leurs méthodes. Elles ont organisé une campagne contre moi pour détruire ma popularité qui, il faut le dire, au sommet de ma carrière, rendait tout le monde jaloux; ces individus ont déclaré que j’ai reçu de l’argent du pouvoir pour me désolidariser de leurs plans d’action et ont incendié mon véhicule. Face à cette situation, mes complices, les laissés pour compte, pendant un moment, ont douté de moi, et de la sincérité de mon combat pour eux. Le pouvoir à qui j’ai toujours donné des insomnies en a profité pour incendier ma boîte de nuit, histoire de me diaboliser et de m’assener le coup fatal. Parce que seul Jéhovah décide, il m’a relevé et m’a placé au top de ma carrière pour que je continue de me battre pour mon peuple. Tous ceux qui me connaissent savent que je n’ai jamais été, et ne serai jamais solidaire avec les plans d’action machiavéliques de ces pseudo-opposants qui s’agitent beaucoup plus pour des appels du pied à Paul Biya dont ils étaient autrefois militants du parti, qu’aux intérêts du petit people.

En 2008, le pouvoir s’est servi de sa justice aux ordres pour me jeter en prison et me punir pour avoir écrit et produit une chanson pour dénoncer la modification de la constitution, qui a permis à Paul Biya de «signer l’indien» au pouvoir contrairement au faux motif de complicité de pillage lors des émeutes de fin février 2008 qu’il m’a collé au dos et qu’il n’a pas réussi à faire passer dans l’opinion. On ne devient pas martyr, on naît martyr. Je suis né martyr, et je mourrai certainement en martyr pour mon combat contre l’injustice si tel est mon destin. Pour l’histoire et la postérité, pour mes enfants, mes petits et arrières petits-enfants, j’aurai combattu le bon combat et ma mort ne serai (sic) pas inutile

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La une de notre hommage (N°040 Avril 2014)

A la lecture de ces commentaires de Lapiro de Mbanga, on retrouve un citoyen traqué et pris dans la nasse d’un pouvoir qu’il a ardemment combattu depuis le début de sa carrière. Cette carrière a débuté dans l’euphorie de ses premières publications dans les années 80. En effet, de Libreville où il habitait, Pierre Roger Sandjo Lambo avait surpris en plein règne du makossa en publiant son premier disque sur lequel on pouvait distinguer une magistrale intervention de l’artiste international jamaïcain Jimmy Cliff, avec le soutien de pointures de la musique africaine dont le guitariste et bassiste Ambassa Moustick, il avait créé une véritable brèche qu’il devait agrandir par la suite. Ce qui frappait d’emblée, c’était cette utilisation scandée de son pseudonyme composé des premières lettres de son patronyme : Lapiro, Lapiro, Lapiro, Ndinga man, etc. C’était nouveau et engageant, cette auto-proclamation différente des habitudes déjà naissantes consistant à citer les noms d’amis ou d’autorités, souvent moyennant de l’argent. Était-ce une proclamation d’engagement ou tout simplement un relent fort de mégalomanie en gestation? A cette époque, il était encore assez tôt pour le proclamer. Cependant avec le temps, la succession des albums à caractère social, avec le succès exponentiel et surtout populaire, Lapiro de Mbanga est devenu une référence dans le monde de la musique et l’idole de ce qu’il est convenu d’appeler le petit peuple. Cependant, le succès artistique peut être en soi un virus qui peut monter à la tête et contre toute attente, il a conduit Lapiro sur les routes de la vraie politique, mais aussi sur celui de scènes inattendues comme en Europe devant un public qui ne comprenait pas toujours son pidgin très particulier.

A la lecture de ces commentaires de Lapiro de Mbanga, on retrouve un citoyen traqué et pris dans la nasse d’un pouvoir qu’il a ardemment combattu depuis le début de sa carrière. Cette carrière a débuté dans l’euphorie de ses premières publications dans les années 80. En effet, de Libreville où il habitait, Pierre Roger Sandjo Lambo avait surpris en plein règne du makossa en publiant son premier disque sur lequel on pouvait distinguer une magistrale intervention de l’artiste international jamaïcain Jimmy Cliff, avec le soutien de pointures de la musique africaine dont le guitariste et bassiste Ambassa Moustick, il avait créé une véritable brèche qu’il devait agrandir par la suite. 

Ce qui frappait d’emblée, c’était cette utilisation scandée de son pseudonyme composé des premières lettres de son patronyme : Lapiro, Lapiro, Lapiro, Ndinga man, etc. C’était nouveau et engageant, cette auto-proclamation différente des habitudes déjà naissantes consistant à citer les noms d’amis ou d’autorités, souvent moyennant de l’argent. Etait-ce une proclamation d’engagement ou tout simplement un relent fort de mégalomanie en gestation? A cette époque, il était encore assez tôt pour le proclamer. Cependant avec le temps, la succession des albums à caractère social, avec le succès exponentiel et surtout populaire, Lapiro de Mbanga est devenu une référence dans le monde de la musique et l’idole de ce qu’il est convenu d’appeler le petit peuple. Cependant, le succès artistique peut être en soi un virus qui peut monter à la tête et contre toute attente, il a conduit Lapiro sur les routes de la vraie politique, mais aussi sur celui de scènes inattendues comme en Europe devant un public qui ne comprenait pas toujours son pidgin très particulier.

Cependant, Lapiro était un champion de la scène. Un véritable orateur habile et convaincant. Un vrai missile a tête chercheuse. A l’instar de Jean Miché Kankan, son succès dépassait les limites nationales, même si la langue qu’il utilisait était spécialement camerounaise. C’est ainsi que vers la fin des années 80, Lapiro s’est retrouvé, avec l’appui de sa copine d’alors, Philomène Nga, dans la même écurie de tournées internationales que les Têtes Brulées chez ‘Programme’ en France. Cependant, son terrain de prédilection restait le Cameroun, où bientôt les choses allaient tourner au cauchemar.  Le rêve avait été effectif à Yaoundé par exemple, où l’artiste, escorté par des vagues de «sauveteurs», pouvait défiler du marché central jusqu’à la poste centrale, porté par sa gloire et les youyous des vendeurs qui n’hésitaient pas à abandonner leurs étals pour le célébrer.

Un peu plus tard, le cauchemar a commencé a l’aube de la conférence tripartite lorsque la rumeur a commencé de circuler selon laquelle le héros des petits s’était vendu à l’autorité qu’il vilipendait. On rapportait effectivement qu’il avait reçu des faveurs matérielles du sieur Fochivé, le célèbre policier des présidents Ahidjo et Biya. On rapportait encore que ses séjours à Yaoundé étaient sponsorises par le pouvoir qui lui accordait la gratuité des chambres à l’hôtel Mont Fébé Palace par exemple. Ces accusations fondées ou pas avaient malheureusement rendu furieux le noyau dur de ses fans qui avaient organisé un véritable autodafé de ses œuvres, le vouant à jamais aux gémonies. On aurait cru que c’en était fini pour la star, égérie des foules, mais tel le sphinx, Lapiro de Mbanga renaissait de ses cendres grâce à de nouveaux morceaux du même calibre que les premiers, sinon encore plus virulents contre un pouvoir qui ne cessait plus de durer. Il récupérait ainsi une bonne partie de ses fans perdus et devenait même un édile dans sa région de Mbanga, où selon lui les jaloux ne manquaient pas d’arguments pour le déstabiliser, créant meme des commerces florissants.

Ngata man, le prisonnier

Conscient de son rôle social, politique, et surtout de sa stature particulière, il s’était fait défenseur des faibles et dans la foulée ennemi d’un certain nombre de personnes citées dans son livre. Ce qui explique sa 4e de couverture citée au début de cet article, et qui évoque cet étau dans lequel il s’est retrouvé pris. Et qui l’a conduit en prison pendant quatre ans. Ce n’est pas tout, car même après sa sortie d’incarcération, il a dû subir une nouvelle accusation d’inceste publiée dans les journaux à sensation camerounais. Prétendant  qu’il couchait avec sa propre fille. L’obligeant à produire des documents officiels de déclaration de virginité de sa progéniture.

Apres cette incarcération à problèmes, ces accusations scandaleuses et un traitement carcéral ciblé pour le tuer selon lui, la santé de l’artiste a commencé de décliner, et sa haine du pouvoir de grandir, quittant le discours poétique des débuts pour se cristalliser et devenir un affrontement sans merci contre le pouvoir du Jacques Chirac de Ngola. Non seulement dans sa déclaration de la Haye, mais aussi sur ses pages Facebook, où il intervenait quotidiennement en faveur de ses fans. Désormais, il se faisait appeler ironiquement Lapiro Ngata man, ce qui signifie prisonnier en pidgin. Sur Facebook, pour les observateurs, son discours était devenu un tantinet incohérent, mais extrêmement virulent. Personne n’aurait pu imaginer que l’artiste délirait par moments, car sur Facebook, il est fréquent que des coquilles dénaturent l’essential d’un post. Cependant, Lapiro s’était radicalement endurci. Au téléphone, cela ne se percevait pas, car nous avons eu ensemble quelques conversations au cours desquelles il m’a rappelé que je l’avais prévenu que la route qu’il avait choisie n’était pas longue si l’on considérait ses adversaires connus et invisibles. Quelque temps avant de décéder on a pu remarquer sa disparition des conversations quotidiennes de Facebook, sans pouvoir imaginer qu’il était désormais à l’article de la mort. RIP Lapiro de Mbanga, qui ne rejoindra jamais la terre de ses ancêtres et n’aura pas vu l’issue de son combat.

Par Jean-Marie Ahanda, musicien et critique, fondateur du groupe Les Têtes brûlées

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