Idées

Faut-il boycotter les artistes « pro-RDPC » ?

Dans la foulée de l’élection présidentielle 2018, une partie importante de diaspora camerounaise (Europe et en Amérique du Nord) a organisé un mouvement de boycott de certains artistes phares de la musicothèque camerounaise. Il leur est reproché d’avoir participé à la propagande électorale du RDPC. Ce mouvement appelle au moins trois considérations. D’un point de vue juridique, les artistes ont le droit inaliénable de prester pour n’importe quel parti politique. D’un point de vue sociologique, on pourrait même leur trouver quelques circonstances atténuantes. D’un point de vue éthique en revanche, les artistes ne doivent jamais oublier qu’en raison de leur notoriété, ils sont bon an mal an investis d’une responsabilité sociale engageante.

Liberté d’expression et d’opinion en jeu

À titre individuel, les membres de la diaspora ont peut-être le droit de boycotter ces artistes en guise de protestation, mais ils n’ont pas le droit d’empêcher quiconque d’organiser ou de participer à un concert. On ne peut prétendre combattre la dictature en la remplaçant par la contrainte ou la censure. Personne ne doit être contraint ni par la force ni par le « fer » à adopter des convictions politiques que sa conscience désapprouve. Personne ne doit se sentir contraint de soutenir une cause qu’elle désavoue dans son for intérieur. De toute façon, l’entendement humain est tel qu’on ne saurait le porter à croire quoi que ce soit par la contrainte. Ce qui est souhaitable, c’est l’adhésion libre et volontaire obtenue au moyen des lumières de l’évidence et de la conviction personnelle. « Il n’y a que la lumière et l’évidence qui aient le pouvoir de changer les opinions des hommes ; et cette lumière ne peut jamais être produite par les souffrances corporelles ni par aucune peine extérieure »

On a beau être en désaccord avec le choix de ces artistes, mais il importe de respecter les choix des uns et des autres. Garantir la possibilité de choisir des uns (artistes), c’est préserver la possibilité de choisir de tous. C’est l’un des fondements mêmes de la démocratie à laquelle nous aspirons.

La clochardisation de l’artiste comme arme politique

Suivant une lecture sociologique, on peut voir dans la grande précarité économique et sociale à laquelle sont confrontés les artistes camerounais, la raison de leur « engagement politique » en faveur du RDPC. 

Avant d’être complices par association, ces artistes sont d’abord des victimes du Renouveau. Ils sont victimes de clochardisme politique. Celui-ci consiste à affamer durablement une cible afin d’instituer avec elle un rapport de dépendance et domination (maître et esclave) économique et sociale. Ainsi, une fois que ce rapport est établi, le maître peut alors se contenter d’utiliser (politiquement) sa victime à sa guise. Pour illustrer davantage notre propos, on dira que l’artiste camerounais ressemble à un prisonnier assoiffé qui est tombé amoureux de son bourreau dès l’instant où ce dernier lui a offert une bouteille d’eau. 

Si on accorde un peu de crédit à cette métaphore, il devient loisible de trouver quelques circonstances atténuantes à ces artistes. Il devient surtout nécessaire de distinguer l’artiste, le militant et l’affamé.  Certains contextes d’actions ou circonstances peuvent corrompre la volonté et induire un type de comportement particulier. En clochardisant la vie culturelle camerounaise, le régime Biya est parvenu à vulnérabiliser certains artistes au point d’en assujettir quelques-uns

Plus largement, il convient aussi de souligner qu’en période de rareté des ressources ou de concentration de la richesse entre les mains d’une petite clique, la solidarité est souvent la première valeur sacrifiée. Dès lors, c’est une logique du « sauve-qui-peut » qui gouverne les interactions sociales. Une sorte d’égoïsme sociale du type : « on va faire comment? Chacun se bat comme il peut pour s’en sortir ou bien? ».

Entendons-nous bien. Rien de ce qui précède ne saurait être interprété comme un argument qui déresponsabilise des artistes des conséquences de leurs choix politiques. Malgré leur condition misérabiliste, ils auraient pu refuser d’apporter leur caution artistique à la propagande politique du RDPC. Valsero et Richard Bona l’ont fait par le passé au prix de beaucoup de sacrifices. En fait, cette brève réflexion, dans sa seconde articulation du moins, entendait surtout élucider les circonstances qui pourraient expliquer l’attitude des artistes aujourd’hui brocardés par une partie importante de la diaspora.

Les noces de la musique et de la politique  

Si le « boycott » actuel a le mérite de sensibiliser davantage sur la situation politique du Cameroun et de refroidir les ardeurs de tous ceux qui voudront à l’avenir apporter leur soutien au RPDC, elle a aussi l’inconvénient d’entretenir un climat délétère qui sert avant tout les intérêts du régime en place. La division fait partie de son ADN et de son logiciel de gouvernance. S’il a réussi quelque chose en 36 ans, c’est d’être parvenu à nous diviser pour mieux régner. Pensons-y!

Aux artistes enfin, il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’en Afrique mieux qu’ailleurs l’art n’a très souvent de finalité que relativement à une fin visée, un but recherché. Autrement dit, l’art africain revêt une dimension profondément fonctionnelle et utilitaire. C’est un moyen en vue d’une fin, un instrument au service d’une cause. Et c’est au cœur de cette fonctionnalité que se distinguent de façon éclatante les noces de l’art et de la politique. Dans un continent où les « intellectuels » sont souvent des valets du Roi, les arts apparaissent comme les véhicules à travers lesquels de nombreux artistes dressent un réquisitoire sans concession contre les maux qui minent la société. L’expérience esthétique décape alors les errements sociopolitiques d’un pays tout en exprimant la voix des sans-voix.


Il devient surtout nécessaire de distinguer l’artiste, le militant et l’affamé.  Certains contextes d’actions ou circonstances peuvent corrompre la volonté et induire un type de comportement particulier. En clochardisant la vie culturelle camerounaise, le régime Biya est parvenu à vulnérabiliser certains artistes au point d’en assujettir quelques-uns.

Il est grand temps que les artistes camerounais fassent honneur à cette riche et belle tradition des arts africains. Il est plus que temps de viser non plus quelques sardines, mais la mutualisation des forces en vue d’une meilleure valorisation de la culture. Sans rien enlever à leur liberté de choix, les artistes doivent toujours se rappeler de quel côté bat le cœur du peuple et agir conséquemment. Ils doivent se rappeler que l’artiste est très souvent le « compas morale » et la conscience nationale d’un peuple. Nonobstant la précarité corrosive dans laquelle ils sont englués depuis plusieurs décennies, ils gagneraient à associer leurs voix au mouvement en faveur de la renaissance du Cameroun. Le peuple se souvient toujours de ceux qui à ces côtés ont fait retentir ses douleurs muettes et ses désirs avortés de justice sociale.

Christian Djoko

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