Entretiens

Cheikh Anta Diop : « Tout dépend de nous ! »

Peu avant son décès, le savant africain était de passage à Yaoundé où il a animé des conférences à l’université et en direction du grand public. Il donna également plusieurs interviews dans ce qui devait être sa dernière véritable apparition publique. Nous publions ici celle qu’il accorda au journaliste et écrivain David Ndachi Tagne pour le compte du quotidien d’Etat. Un vrai document. t

Professeur, qu’est-ce qui, à l’origine, a dirigé vos recherches vers l’Egypte ancienne ?

Il y a d’abord eu la linguistique. J’avais alors appris l’Egyptien ancien et remarqué une parenthèse très évidente avec les langues africaines. D’autre part, en apprenant l’histoire ancienne, je constatai que l’on passait de Rome à la Grèce puis à l’Egypte, c’est-à-dire d’un monde européen à un monde africain. Il fallait donc établir scientifiquement que le passé africain est le passé le plus ancien de l’humanité et en dégager les différentes valeurs.

Est-ce pour cela que vous avez choisi pour votre conférence au colloque sur l’archéologie de parler de l’Egypte, de la Nubie et de l’Afrique noire ?

 Ce thème a été en fait choisi par les organisateurs du colloque. Mais j’estime qu’il est fondamental parce qu’il nous permet de remonter le plus loin possible dans le passé africain qui est reconnu aujourd’hui comme le passé le plus reculé de l’humanité. C’est pour cela que nous avons fait une incursion dans l’antiquité pour voir comment l’humanité a pris ses racines en Afrique. Nous avons aussi démontré que la civilisation est née en Afrique, à l’époque où les autres peuples étaient à l’âge ethnographique. En naissant ainsi en Afrique, l’humanité a commencé par coloniser la vallée du Nil. Surtout, nous avons démontré que la civilisation égyptienne qui est la première du monde a été initiée et animée par des hommes noirs. C’est une récupération moins raciste que purement scientifique.

Est-ce que ces prises de position et ces dénonciations n’ont pas fait l’effet de controverses ?

 Non ! Les combats d’arrière-garde sont terminés parce que la recherche a fait beaucoup de progrès. Il y a de moins en moins des opinions contre cette thèse. C’est devenu insensé devant l’évidence scientifique.

Comment put-on justifier le retard actuel de l’Afrique qui est pourtant le berceau de l’humanité ?

Le problème de la régression est un problème classique de la sociologie. La même question peut être posée des Grecs, des Romains et de tous ceux qui ont créé des civilisations. Mais ça ne doit nullement bloquer les recherches.

En fait, comment menez-vous ces recherches à l’IFAN à Dakar ?

Nous travaillons dans un laboratoire de chronologie absolue où il a été mis au point des méthodes de datation par le potassium et par le carbone 14. Une seule chaîne suffit pour couvrir tous les temps, depuis le temps cosmique, c’est-à-dire 5 milliards 500 millions d’années jusqu’à l’époque actuelle. Notre laboratoire qui fonctionne depuis 17 ans est le premier du genre en Afrique. Il y a déjà les résultats de recherches qui y sont effectuées, disponibles ici au Cameroun et dans la revue américaine «Radio Carbone».

Comment pouvez-vous juger les résultats déjà obtenus dans ce laboratoire ?

Il ne nous appartient pas d’en juger. Mais les publications prouvent que ce laboratoire a déjà contribué à la recherche dans toute la région africaine. Nous avons daté des échantillons de la mission française d’archéologie et tout cela est consigné dans l’un de mes livres intitulé «Physique nucléaire et chronologie absolue».

Professeur, ne croyez-vous pas que vos recherches vont à contrecourant de la foi dans un pays institutionnalisé comme le vôtre ?

Vous oubliez que ce terrain a été d’abord défriché par les frères de l’église. Il n’y a pas d’antinomie entre la science et la foi. La recherche scientifique s’impose pour nous. C’est la seule manière d’aider l’homme à se maintenir dans son environnement. La nature est pleine de mystères que la science tente d’expliquer sans faire des hommes des mécréants. La grande énigme c’est de savoir comment la nature a surgi du néant. Elle suffit pour garder la foi.

Ces conceptions ne peuvent pas amener l’homme à lire la Bible avec d’autres yeux, notamment lorsqu’on parle des Noirs au travers de la malédiction de Cham ?

C’est un péché de lire la Bible et le Coran non expurgés. Ce sont des instruments écrits par des hommes qui ont été asservis par des hommes noirs. C’est pour cela que dans la Bible, il y a lieu de maudire l’ancien dominateur. La Bible nous situe à 6000 ans et on comprend que ce déluge qui aurait couvert la terre est physiquement impossible. Par conséquent, il faut avoir le courage scientifique de réinterpréter les textes.

Y a-t-il une nécessité pour le Cameroun de mettre aussi sur pied un laboratoire de radio carbone ?

Pour un pays qui a tant de vestiges archéologiques et des moyens matériels pour créer un tel laboratoire, ce serait une très bonne chose. Ceci permettrait même de recevoir tous les échantillons de l’Afrique centrale.

Certains considèrent que vous rechutez dans l’irrationnel lorsque vous admettez l’existence des phénomènes paranormaux dans «Civilisation ou barbarie». Qu’en est-il effectivement ?

Absolument pas. C’est tout le contraire. Ce qu’on prenait pour de l’irrationnel hier entre dans la science par la grande porte. Le rationalisme n’est plus linéaire. Le rationalisme s’adapte donc aux nouvelles données de la science et de la physique.

Le texte original de février 1986.

Après ce colloque sur l’archéologie, pouvez-vous en dégager les vérités historiques et sur la recherche ?

L’impact sur la recherche camerounaise doit être décisif. Le travail qui vous attend au Cameroun est énorme et l’histoire africaine est à peine connue. Le problème de notre histoire c’est pratiquement un problème d’archéologie. Il faudra absolument fouiller toute l’Afrique.

Quelle utilisation est faite aujourd’hui des travaux que vous avez élaborés dans le sens de l’intégration en traduction des concepts des sciences, des mathématiques ou de la philosophie dans les langues africaines, par exemple par la mise sur pied du lexique scientifique ouolof-français et par la traduction en ouolof de la théorie de la relativité ?

J’ai entrepris ces travaux pour montrer que nos langues sont aptes à véhiculer la pensée scientifique, la pensée philosophique, les sciences exactes… Nous avons ainsi traduit aussi la théorie des ensembles, des textes de physique… Pour les problèmes de suivi, ces notions sont ou doivent être enseignées.

Nos langues ne sont-elles pas en danger face à l’assaut des langues occidentales ?

Tout dépend de nous ! Les langues africaines seront ce que vous voudrez qu’elles deviennent. Il faut les exhumer, les réconcilier avec le passé et avec l’avenir. L’importance de l’Egypte c’est un peu cela. Elle est à l’Afrique ce que sont la Grèce et Rome à l’Occident. Tant qu’on n’avait pas établi la parenté entre l’égyptien ancien et les langues africaines, on ne pouvait pas bâtir un corps de sciences humaines. L’Afrique est dotée du passé d’écriture le plus ancien au monde. Au Sénégal, j’enseigne l’histoire ancienne et même l’égyptien ancien à l’université, de la maîtrise jusqu’au niveau du doctorat d’Etat. Ça peut contribuer aussi à la survie de nos langues.

Aujourd’hui en Afrique, on vit une sorte de crise de culture. Ne pensez-vous pas qu’il y a quelque chose à faire pour redynamiser cette facette de l’existence ?

L’homme est un être culturel avant tout. C’est pour cela que j’ai consacré toute ma vie à redynamiser la culture dans les domaines les plus divers comme l’histoire, les langues, tant pour le passé que pour le présent et le futur. Mettez à l’preuve les solutions que nous proposons. Nous avons déjà fait tomber tous les murs qui barraient le chemin. L’Afrique qui ne peut extirper l’aliénation est devenue un continent amnésique. Il faut rester sur la brèche.

En 1960, vous étiez de ceux qui entrevoyaient à brève ou longue échéance une unité de l’Afrique noire si l’on s’en tient même simplement au titre de votre ouvrage «Les fondements culturels et industriel d’un Etat fédéral d’Afrique noire». 25 ans après les indépendances, que pensez-vous de ce rêve ou de la réalité de l’unité africaine ?

L’unité culturelle est là et je n’ai jamais cessé de la démontrer. Je pense qu’elle seule permettra aux populations africaines de survivre. Je suis un militant de l’unité politique du continent sous la forme d’un Etat fédéral continental.

Dans «L’unité culturelle de l’Afrique noire», vous dégagez les traits caractéristiques des sociétés européennes et africaines notamment avec les conceptions divergentes de l’Etat, de la famille et de la personne. Peut-on s’attendre à une fusion future de ce que vous nommez «deux berceaux géographiquement distincts» ?

Ces deux univers n’ont jamais cessé de s’amender d’abord autour de la méditerranée. Ils n’ont jamais cessé de s’influencer à travers les âges.

Toujours est-il qu’on se demande sans cesse ce que l’Afrique apporterait dans cette fusion…

C’est l’Afrique qui a tout apporté. Toutes les inventions, les populations, la civilisation… tout cela dès la préhistoire. L’Afrique a déjà beaucoup apporté et peut apporter d’avantage. Mais il ne faut pas aborder le problème en demandant quand les Africains apporteront quelque chose, parce qu’ils sont les premiers dans tous les domaines.

Peu avant les indépendances, aux différents congrès des écrivains et des artistes noirs, des spécialistes d’autres secteurs comme vous étaient conviés à intervenir et une place très importante leur fût d’ailleurs accordée à Rome en 1959. Dans votre cas précis, peut-on établir une corrélation passée ou actuelle entre la littérature, l’histoire, les sciences et la politique ?

 Au départ, tout ne visait que la construction africaine. La personnalité africaine était atomisée et il fallait la reconstituer en pensant tous les aspects de l’organisation socio-politique. C’était en fonction de la construction d’une Afrique moderne et viable.

 Recueilli par David Ndachi Tagne

Source : Interview à Cameroun-Tribune, 12-2-1986 ; le titre est de la rédaction

Cet article est issu d’un hors-série que nous avons réalisé en février 2016 à l’occasion des trente ans de la mort du célèbre scientifique.


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