Entretiens

Cheick Tidiane Seck : « La musique c’est le sacré dans l’émotion »

Plus d’une fois, nos routes se sont croisées sur les événements culturels en Afrique. C’est finalement à Abidjan, en marge du MASA 2018 et après un concert inoubliable au Palais de la culture, qu’il a accepté de s’épancher sur sa carrière. Durant une heure, il a ainsi évoqué son parcours, ses rencontres, ses projets et sa volonté de réunir les talents musicaux africains. Un vœu qu’il espère concrétiser entre deux projets. Avec le Black Boudha, la bonne humeur et le propos juste sont toujours de la partie. Jugez-en vous-mêmes !

Depuis la sortie de Timbuktu et entre les spectacles, Seck travaille sur la charte du Kouroukan Fouga, texte fondateur du XIIIe siècle dont il est en train de finaliser les arrangements pour l’Unesco. Il est également sur la version gravée au Chili du Opposite People de Fela qui grimpe à 6 millions de vues sur YouTube ; de France à fric, un réquisitoire de Rockin’ Squat sorti en 2008, de la starlette roumaine Anca Pop avec qui il a enregistré avant son brutal décès fin 2018 ; et d’un inédit enregistré avec Don Cherry en Grèce à la fin des années 80.

On vous sent très à l’aise ici à Abidjan et au Masa?

Oui. Je le suis d’autant plus que j’étais l’invité d’amis comme Yacouba Konaté, Koné Dodo et Paco Sery mon cadet de valeur. Avec cette soirée des éléphants du jazz durant le MASA, on a senti que la relève était là et bien là ; c’est même du lourd. Cela me permet de mettre l’accent sur nos cultures en disant que je suis solidaire sur tout ce qui concerne les regroupements pouvant aider à promouvoir la culture africaine en général. C’est cela ma mission.

Qu’est-ce qui vous amène à la musique ?

Ma mère chanteuse qui m’a eu quand elle avait 50 ans. Elle a vécu 40 ans de plus. Mon père est mort quand j’avais deux ans, en 1954. Le virus de la musique m’a été transmis par ma mère. A la mission catholique de Sikasso, j’ai appris le solfège, l’harmonium, la guitare et d’autres instruments. J’y aussi appris à bien utiliser ma voix qui reste mon premier instrument. Ces années collège étaient riches en tout. J’étais en apprentissage, à l’écoute et ai pu ainsi développer beaucoup d’aptitudes. Ce furent des moments qui ont défini à jamais mon socle, mon soubassement.

Quels souvenirs gardez-vous de ces années-là ?

Je me souviens de ma rencontre avec l’harmonium, de la passion que j’avais pour cet instrument. Je me souviens aussi du couvent. J’avais cinq niveaux de responsabilité au couvent où il était interdit de danser le slow. Le premier mercredi de chaque mois, il y avait une surprise partie au Cours normal privé de Sikasso. L’internat des filles et celui des garçons étaient souvent mélangés. J’ai demandé une fois à une Sœur blanche de venir danser avec moi et ça a été un gros scandale. Je fus convoqué chez le directeur Emile Ramadier à qui j’ai expliqué que mes intentions n’étaient pas du tout calculées, qu’il n’y avait aucune connotation charnelle. L’incident fût clos et j’ai ainsi pu continuer mes études.

Vous avez fait les beaux-arts par la suite si je ne m’en abuse ?

Oui. J’y ai développé mon art de peindre. Je suis arrivé à l’Institut national des arts (INA) en 1970 où j’ai intégré la section peinture. Mais avant d’y arriver, je jouais déjà à l’orchestre national de Sikasso.

Qu’est-ce qui vous a orienté vers les beaux-arts plutôt que l’université ?

Le père Emile Ramadier avait constaté que j’étais doué dans les métiers d’art et me l’a dit avec sérieux. Il m’a conseillé de poursuivre dans cette voie. D’où mon choix, au grand dam de ma mère qui n’en était pas contente, parce qu’elle me voyait pilote, enseignant ou médecin. À mon entrée à l’INA, je passe le test musique très bien et l’on me demande de choisir. J’opte pour la peinture et le prof de musique se fâche. N’ayant pas donc accès aux instruments de musique, j’étais obligé à la fin des cours d’aller soudoyer les gardiens pour pouvoir faire mes exercices de piano. Dès ma 2è année, j’ai pu encadrer en musique les aînés de 4è année qui sortaient. Parallèlement, je jouais avec l’orchestre de Koutchala. Je suis resté avec celui-ci jusqu’à ma rencontre avec Ahmadou Bagayoko qui y avait aussi été avant moi. A la fin de mes études, j’ai eu une bourse pour aller étudier en Europe. Sauf que le régime l’a falsifié au profit des militaires. Nous étions six boursiers de l’INA, aucun n’en a bénéficié. Etant donné que j’étais très virulent contre le pouvoir kaki, j’ai été muté à Gao. J’ai été emprisonné trois fois. Ma mère a fini par accepter que je fasse la musique et m’a donné sa bénédiction.

Et la rencontre avec Salif Keita ?

Avec Joe Zawinul et Paco Sery.

Ayant refusé d’aller à Gao, je me suis retrouvé avec le groupe Rail Band de Bamako où je suis resté quatre ans. J’y étais avec Mory Kanté, Tidiane Koné, Djelimady Tounkara. Salif Keita venait de quitter le groupe pour Les ambassadeurs. Salif m’a envoyé un télégramme en 1978 depuis Abidjan me demandant de le rejoindre. J’ai demandé 15 jours de permission et je suis parti rejoindre Salif et Manfila Kanté dans Les ambassadeurs et l’aventure a continué.

Vous y restez combien de temps ?

Jusqu’en 1983. Cette année-là nous allons à Paris. Mais ici à Abidjan, je jouais aussi souvent avec Les mains ou l’aisselle, l’orchestre de Wong Pierre, le père de DJ Arafat. J’y retrouvais Mamadou Doumbia, François Louga et pas mal d’artistes de renom d’ici. J’ai aussi créé ici un orchestre qui s’appelait Les Asselars qui est devenu la révélation 1982 de la musique africaine. Ce nom reprenait celui d’un squelette découvert par un jeune  archéologue américain en 1927 dans le nord du Mali. A ce moment-là, l’Afrique n’était pas divisé et en choisissant ce nom, je voulais passer le message de mon panafricanisme. Ce groupe a fait des tubes dont l’un interprété par Aicha Koné (Maata) et un autre par Nayanka Bell (Iwassado).

Avec Les Ambassadeurs vous allez donc à Paris en 1983…

Oui. On a joué à l’hippodrome de Pantin, qui n’était pas encore le Zénith. Avec un succès à la clé, ce qui m’a donné envie de rester à Paris. Mais en 1977 déjà, j’avais accompagné Jimmy Cliff au Mali. C’était l’époque où il s’était converti à l’islam et portait le nom de Nahem Bechir. En 1984, on remet ça avec une tournée sénégalo-gambio-malienne trois mois durant.  La même année, avec feu Mangala Camara, je suis au Printemps de Bourges. En 1985, le groupe Les Ambassadeurs disparaît !

Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il n’y avait pas de soutien de structures étatiques. Ce n’était pas facile de nous gérer nous-mêmes sans soutien. Le groupe s’est disloqué entre Kaolack et Dakar. Des jeunes Français que j’avais rencontrés ici à Abidjan et à qui j’avais fait découvrir douze villes de la Côte d’Ivoire vont me trouver en train de jouer à l’hôtel de l’amitié de Bamako. Ils prennent de mes nouvelles, pas très bonnes au demeurant, et me proposent d’aller en France où les autres ambassadeurs avaient déjà migré. Ils me payent un billet et je monte à Paris. Je retrouve Salif et on recommence à travailler sur ce qui va être plus tard l’album Soro. J’ai continué à tourner avec Salif jusqu’en 1988.

Et après cette date ?

J’ai décidé d’arrêter avec Salif car le climat n’était pas du tout bon pour moi. J’ai pris votre compatriote bassiste André Manga qu’on appelait Petit Manga, un joueur de kora Suratata, Sarata une danseuse, Ahmad Almeyda un batteur togolais. J’ai amené ce groupe en Grèce pour trois mois. On y a enregistré un album pour un artiste qui avait signé chez CBS ; album qui allait devenir un disque d’or. De retour de Grèce, j’ai monté ma propre formation tout en jouant de gauche à droite.

Puis vous rencontrez Chris Blackwell de Island Records !

Oui. Entre 90-91 à Paris. Nous avons un dîner au Farafina de Sékou Menta, paix à son âme. Il me propose de travailler sur l’album de Salif Amen, avec pour producteur Joe Zawinul de Wheater Report. Je vais donc voir Salif et on travaille à 17, Rue Marbeuf. Nous confectionnons une maquette que nous envoyons à Joe qui valide tout et garde tous mes arrangements. Avec Wayne Shorter, Bill Sharmer, Alex Acuna, Felix Horn ainsi que d’autres pointures outre-Atlantique, il apporte un supplément. Je suis donc coproducteur avec Zawinul de cet album. J’avais amené dans la section rythmique Paco Sery. C’est ainsi qu’il va se retrouver dans le groupe de Joe. J’amène aussi Etienne Mbappé. A la fin, Zawinul me dit : «On va être ami toute la vie». De cet instant jusqu’à sa mort, nous avons eu des moments très forts. Et pendant toute cette période, il me consultait à chaque fois pour recruter du personnel de la section rythmique. Je lui ai proposé Richard Bona, Etienne Mbappé, Mocktar Samba, Eusebio Wandou, Karim Zyad, Linley Marthe.

Qu’avez-vous fait concrètement avec Zawinul en dehors de Amen ?

On a fait l’album My People et j’ai vécu trois mois chez lui à Malibu. A sa mort, nous étions avec Djamaledy les seuls musiciens à ses funérailles à Vienne. Je me souviens qu’aux organisateurs de Jazz à Lugano, il m’a vendu trois années durant en disant qu’il y avait un autre Zawinul en Afrique et à sa mort, les Suisses m’ont invité.

Durant cette période Zawinul, j’imagine que vous avez eu d’autres expériences ?

Oui. Avec Graham Haynes, le fils de Ryan le batteur de Miles Davis, Boby Watson, Thelma Brown qui était avec Sting, etc. J’ai continué ainsi jusqu’en 1995 quand, grâce à Universal, j’ai rencontré la légende du piano Hank Jones.

Comment cela s’est-il passé ?

J’ai appelé un ami proche, Tony Allen, pour m’accompagner au Chatelet Novotel à Paris. Hank Jones m’a dit de jouer et quand j’ai commencé à jouer Kaira avec le mode mandingue main droite et harmonique classique main gauche, il s’est levé et a dit que c’est ça qu’il veut. Je suis allé le voir jouer avec Idriss Mohamed et Basso Williams ; j’y ai vu la fluidité de son jeu. J’ai choisi les titres de son répertoire et j’ai bossé avec lui pendant un an sur ceux-ci. J’ai fait les maquettes et c’est ce qui est devenu Sarala, le meilleur album de fusion de la décennie à sa sortie en 96. C’est resté dans les charts pendant 20 ans.

Parlons un peu de la carrière individuelle

En marge de tout ceci, je suis allé comme Visiting Professor à UCLA en Californie. J’y ai enseigné West African Music meets Jazz à partir de 2000. J’y étais avec les aînés Isaac Hayes, Billy Higgins, Curnie Burell. J’ai par la suite signé sous mon nom avec Universal Jazz en 2003 pour l’album Mandé Groove. C’était mon côté électrique qui rappelait les années 70 avec les yéyés et où on buvait les Led Zeppelin, Pink Floyd, etc. Cet album a été bien reçu par la critique. J’ai tourné tout en restant inclassable pour certains. Pour mon deuxième album Sabali qui veut dire pardon, abnégation, j’ai invité Oumou Sangaré, Manu Dibango, Dee Dee Bridgewater et plein d’autres. A travers lui, je voulais prôner plus de tolérance des autres. Il se trouve même que certains titres étaient prémonitoires. J’ai monté mon groupe qui a fait le tour du monde : Fatoumata Diawara, Mao Otayek avant qu’il ne rejoigne Stevie Wonder, Adrien Ferro (basse et technique), Damien Schmidt (batterie), Moriba Koita et Lassana Kouyaté.

Que pensez-vous que la musique soit au regard de votre expérience ?

La musique représente le sacré dans l’émotion. La musique pour moi est thérapeutique : c’est un moyen de méditation ; c’est un moyen pour se régénérer. La musique c’est certes l’art des sons, mais un grand art. On dit qu’elle adoucit les meurs, mais au-delà, c’est de la spiritualité qu’il s‘agit. D’où le surnom que certains journalistes m’ont donné : Black Boudha. J’ai arrangé les musiques de plusieurs styles et origines. Qui sait écouter sait jouer. Antoine Moreau de Universal Afrique qui a découvert Mamadou et Myriam et qui vient de décéder était le chef de produit de mon dernier album. Il me disait très souvent que j’étais à la fois bassiste, batteur ou chanteur dans plusieurs projets musicaux et voulait que je fasse un album tout seul. C’est ainsi qu’est né Le guerrier où j’ai joué tous les instruments et fait tous les chœurs. Il n’y a pas un seul invité !

Vous est-il arrivé de jouer avec Ray Lema ?

 Bien sûr. Pendant plus de sept ans, j’ai fait «Jam du Sahel» et j’ai souvent invité Ray ainsi que Manu Dibango d’ailleurs. Avec Wally Badarou, je faisais jouer 200 musiciens au Cabaret sauvage à Paris. J’ai fait un duo avec lui une fois au studio de Rfi sur un titre dédié à Miriam Makeba. Avec Ray dernièrement, on a fait un duo à Genève durant 45 minutes très appréciés du public. J’ai également arrangé pour le groupe de rap français Assassins. Je fais partie aussi du groupe Gorillaz qui a vendu 19 millions d’exemplaires rien que pour le premier album. Au dernier Zénith en novembre 2017, nous avons fait deux soirées à guichets fermés. Je me laisse porter par la musique.

Quel rapport avez-vous avec le piano ?

C’est une partie de moi. Le jour où je réussirai à expliquer pourquoi, je perdrais la magie. Chaque fois que je rentre en contact avec les touches d’un piano, je suis en communion totale. 

Ext-ce qu’il y a un aspect du piano que vous n’avez pas exploré ?

Je ne dirais pas cela. Je n’ai pas envie d’expérimenter le même voicing que tout le monde. C’est-à-dire tout ce qui est enseigné à l’école à savoir les mêmes successions, les mêmes progressions harmoniques. Mon envie est toujours d’innover.

Avez-vous des projets sur le continent africain ?

Oui. Fédérer et faire l’union sacrée comme j’aime à le dire. J’ai dirigé 500 musiciens lors des jeux de la Francophonie au Niger en 2005 au stade Seyni Kountché.  En 2006 c’était au tour du Togo avec 300 musiciens lors des festivités de la réconciliation nationale. Je ne suis ni Togolais ni Nigérien, mais Africain. A Paris, mes enfants proviennent de plusieurs pays d’Afrique. Je pense qu’il faut mettre ensemble tout ce que l’Afrique a enfanté. Et si je peux être un guide de quelque ordre que ce soit, je n’hésite jamais. Pourquoi ne pas initier des résidences et master class pour rapprocher nos cultures ? Pourquoi ne pas mettre sur pied des laboratoires pour des gens qui ont du talent mais n’ont pas pu suivre le cursus normal pour leur expliquer et montrer comment tirer avantage de ce don qu’ils ont ?

Une idée sur vos projets artistiques ?

Trois albums ! Un en piano solo que j’ai déjà commencé ; un album intimiste guitare-calebasse-contrebasse ; et un dernier en trio ou en quartet. J’ai aussi un album qui est de l’afro pop. Je travaille parallèlement sur des projets artistiques de la sous-région.

Y a-t-il à ce jour quelque chose que vous auriez aimé faire et que vous n’avez pas pu faire dans le cours de votre carrière ?

(Il hésite). Il y a plein de choses. Faire un album avec Thyam Koné au ngoni et moi au piano.

Recueilli à Abidjan par Parfait Tabapsi

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