Reportages

Carnet de voyage: conversations cosmopolites à Dakar

Carnet de route à la RAW Material de Dakar après la tenue de la 2è session de son académie.

Par Lionel Manga, auteur et critique d’art

Le calendrier de la tribu art contemporain est chargé en cette année 2017. Elle n’avait pas encore fini de digérer l’engouement printanier autour de la création africaine, continentale et afropolitaine, que déjà les regards avides des membres se tournaient vers deux évènements et trois sites du Préau : la Biennale de Venise chez elle, dans la cité des Doges, et la Documenta faisant le grand écart entre Athènes et Cassel. Préau ? Vois-y dans mon jargon, lecteur et lectrice, l’ensemble des lieux sur Terre ouverts aux productions de l’imagination rassemblées sous le label Art, un domaine symbolique pris de nos jours en otage par la finance mondiale pour se prémunir de l’érosion monétaire et consacré valeur refuge. Le Préau, c’est today un espace transnational d’impesanteur où se déroule l’économie mondiale orchestrée sur les œuvres des femmes et des hommes ayant choisi de consacrer leur vie à la création artistique, il a ses bastions consacrés dans l’hémisphère Nord et ses fiefs reconnus dans celui du Sud, jouissant même sur la mappemonde d’une visibilité certaine. Il est à Dakar un lieu désormais incontournable qui fait partie de cet archipel: RAW Material Company. Appellation éloquente, of course, elle pointe direct, sans recul, vers le point faible de nos économies Cfa depuis la soi-disant Indépendance, et dont la zone CEMAC fait de nouveau les frais, avec des réserves de change en chute libre et une menaçante rumeur de dévaluation de la monnaie qui plane.

RAW, c’est une initiative de Koyo Kuoh. Camerounaise des pieds à la tête, sang pour sang, elle a posé ses bagages dans la capitale sénégalaise il y a une petite vingtaine d’années, avec des rêves en bandoulière et son regard acéré, rebutée jusqu’à la moelle par les mœurs scabreuses du pays natal, puis là, après quelque tâtonnements, la jeune femme d’alors a trouvé sa voie et s’est épanouie. Chez RAW se déroule cette année une académie indisciplinée, antiacadémique quoi, avec appel à candidatures lancé. Du 3 avril au 26 mai, elle se tenait en partenariat avec une grosse pointure africaine de cette sphère, en l’occurrence la plate-forme Chimurenga basée à Jo’burg, et là encore, l’initiative d’un Kmer, Ntoné Ejabé, sous la houlette d’une locution courante au pays arc-en-ciel  »Angazi, but I’m sure », soit  »Je ne sais pas, mais je suis sûr ». Derrière cet énoncé troublant, paradoxal au possible, il y allait de prendre au sérieux le savoir acquis/produit out of the box, au large du cadre formel et formaté de l’université.Avec pour chaque session deux contingents mis en présence : les fellows, ceux/celles des soumissionnaires dont les candidatures auront donc été retenues, et la faculty, une pléiade d’orateurs issus de divers horizons et chargé(e)s d’entretenir les ci-devant autour d’un thème laissé à leur entière guise.

Le jeu des perles de verre

En sus de ses qualités intrinsèques, dans les sociétés éduquées au goût, l’œuvre d’art exposée suscite des conversations dont elle est le sujet principal. Les accointances financières du Préau lui donnent la latitude de regrouper ici ou là x personnes sur des durées variables allant de quelques heures à plusieurs mois en résidence quelque part pour travailler en toute tranquillité, qui se parlent en haute fréquence et dans plusieurs langues souvent. Le Préau est à cette aune le core du cosmopolitisme tel que le théorise Kwame Anthony Appiah. Il n’y a pas plus cosmopolites conversations que celles qui bruissent entre les murs de ses divers hauts lieux sur la planète. Au bout d’une ruelle protégée de l’ardeur du soleil de mai par l’écran foliaire que forment les frondaisons ajourées s’entremêlant au-dessus de l’asphalte, RAW joue dans la catégorie poids lourds du contenu. La mémoire collective du Sénégal lui devra for ever l’album documentant l’historique soulèvement populaire qui a chassé Abdoulaye Wade du pouvoir auquel il prétendait s’accrocher encore, Chronique d’une révolte, un pavé constitué de photos poignantes et de textes édifiants.

Chez RAW, on s’interroge à la croisée des itinéraires hétéroclites et des expériences singulières allant avec. Recadrages et déplacements de lignes au menu de ces frottements contradictoires, puis on se quitte sur le désormais universel «Take care !», enrichis les uns des autres au terme du séjour imparti. Pour la session Angazi, il y avait sept nationalités et autant de parcours singuliers: Togolais, Marocaine, Mexicaine, Sénégalais, Égyptienne, Américain(e)s, Sud-Africaine, autant de talking heads venus d’horizons disparates, échangeant en français ou en anglais, et sur divers jardins personnels des fenêtres s’ouvrent. Dans l’actuelle saison de l’Histoire, tentée/hantée par la réclusion identitaire et l’entre-soi stérile, ces interlocutions aux quatre coins de la planète sont aussi précieuses que nécessaires, elles gardent allumée cette flamme de la poésie que l’obscurantisme veut souffler et éteindre.

Dans cet avion qui file vers le Sénégal, je me réjouis par avance de l’enchantement que vont être ces quinze jours à se dilater aux frais du Préau dans la ville de Djibril Diop Mambety, ce talentueux cinéaste trop tôt décédé. Je vais y retrouver aussi un frangin du cru, Jean Charles Tall, architecte et activiste, musicien à ses heures pas perdues et sommité des arts martiaux, un Sensei, passé par le Prytanée militaire de Saint-Louis. De lui, j’ai reçu un ouvrage qui aura mis quatre mois par la voie postale pour m’arriver à Yaoundé et fait grand bruit depuis sa parution, Afrotopia, de Felwine Sarr. La bonne nouvelle, c’est que cet essayiste participe à  Angazi, donc nous allons nous rencontrer. «Tu verras, c’est un client sérieux, pas de la gnognote !», dixit J.C. Tall et venant de lui, pour sûr, ça vaut label de fréquentation valable, voire de connivence garantie. Tant mieux. Achille Mbembé et ce Felwine Sarr ont organisé du 28 au 31 octobre 2016, les Ateliers de la pensée, un colloque rassemblant des éminences pensantes du continent et de la diaspora, pour cogiter sur l’Afrique entre elles, mais aussi avec le public intéressé. Cette escapade dakaroise s’annonce donc effervescente et je ne demande certes pas mieux. Bouffée d’oxygène bienvenue pour un ermite sans interlocuteur à haute fréquence dans son pays. Il va alors se passer quelque chose de formidable, d’impensable au 237 où la caste universitaire est follement imbue de son autorité parcheminée.

Ayant fait connaissance et invité à prendre la parole dans sa conversation avec les fellows autour d’une longue table, je viens d’étayer mon inclination pour l’expression «geste artistique», un parmi des dizaines dont la routine quotidienne est truffée, mais que nous élevons à une puissance de signification symbolique au-dessus des autres. Me vient alors à l’esprit, sans délibération préalable, de leur suggérer un livre dont la lecture vers vingt ans déposa en moi une trace indélébile, pépite d’imagination et de composition au service d’une méditation philosophique vertigineuse. Le jeu des perles de verre. J’ai à peine lâché ce titre que Felwine S. me coupe le sifflet tout net pour dire que s’il y a un seul livre à lire d’Hermann Hesse, écrivain suisse et prix Nobel de littérature, c’est bien celui-là. Comment ne pas en rester juste pantois ? Waouw ! Ici, à Dakar, en 2017 ? Me retrouver en phase comme ça avec un économiste sur Le jeu des perles de verre? Il n’y a pas plus improbable occurrence, ma parole! L’avis carré de mon frangin du cru prend ainsi forme, avec cette réaction instantanée et instinctive. Lui être gros client, pardi, tête bien faite et plus encore, ce que je ne vais d’ailleurs pas tardé à découvrir. En moins de 24h, nous nous comprenions donc déjà à demi-mot et son intérêt prononcé pour les formes non-discursives d’intelligibilité du réel recoupe le mien annoncé pour les chartes africaines du réel aka cosmogonies. Qui dit mieux ? Le Préau ne demande que ça, voir s’établir des conjonctions d’insubordinations.

Un gang féminin

L’Académie, sous étendard Chimurenga Angazi ou autre, est une insubordination dirigée contre l’ordre vermoulu des diplômes et chacun(e) voit où ces Longs-Crayons cravatés, costumés, parfumés, ne nous ont pas conduit. Initiative d’une nana qui plante sans ciller son regard acéré dans les yeux des mecs, RAW est une insubordination à ciel ouvert contre les structures sclérosées du patriarcat, pilotée par un staff féminin efficace, à l’exception du portier blotti dans sa guitoune, le seul homme. Le parti pris du genre est tranché : Marie Hélène, Mame, Aissatou et Dulcie forment un gang efficace, sur lequel la Koyo  peut compter. Il ne faut pas plus de personnel pour animer le centre, chacune assumant ses responsabilités, ici pas d’organigramme pyramidal avec manitou trônant quelque au-dessus de larbins exécutant des directives sous son égide, prêt à sévir les sourcils froncés; l’atmosphère est anarchique, zéro chef et anti-chef à la fois, leur Grande Sœur peut courir tranquille le Préau où égards dus et complicités l’attendent à bras ouverts, ainsi que des transitivités catalytiques en mode les amis de mes amis sont mes amis, lesquelles débouchent sur des projets et des attelages, la substance d’un programme d’activités où le voyage et la résidence : hébergement, restauration, traitement des invités, occupent une fraction consistante des budgets alloués à leur réalisation.

Anarchie ne signifie alors nullement pagaille dans cette station dakaroise d’impesanteur dédiée aux insolences et aux irrévérences, comme d’autres sont balnéaires, thermales ou de sports d’hiver. Cinq femmes font briller en Afrique noire ce point lumineux sur la mappemonde du Préau, l’archipel affranchi des pesanteurs aliénantes dans lesquelles se démènent à temps complet le commun des mortels rivés dans l’immobilité et qui n’iront jamais plus loin que chez eux. Selon une enquête rendue publique il y a peu, le sexe que seul des attardés mentaux continuent encore de voir faible, tient le haut du pavé dans les institutions concernées par les conversations cosmopolites, à l’instar de RAW. Autrement dit, les femmes font/fabriquent du soft power, elles sont à la manœuvre dans ce paradigme des relations internationales. Il n’est pas inutile de rappeler ici que la Chrétienté a envoyé au bûcher en Europe durant deux siècles des innocentes au prétexte de commerce sabbatique avec le Diable représenté en bouc lubrique, taxées par l’Inquisition jeteuses de mauvais sorts et d’autres habiletés ténébreuses supposées, dans un furieux accès collectif d’irrationalité et de misogynie propagées par l’imprimerie naissante. Serait-ce la revanche des sorcières que cette prédominance des femmes dans le Préau par ces temps où l’intelligence artificielle gagne du terrain, s’infiltre dans nos existences avec Siri & Co, assistants digitaux doués de la parole ?

Zigzag

Longue est la liste des femmes et des hommes qui sont les arc-boutants du soft power sénégalais et Dakar s’en ressent, la ville vibre d’un dynamisme culturel indéniable, et même si ses compatriotes ne sont pas tendres avec lui au plan politique, il reste toutefois que cette affection pour la culture doit beaucoup à Senghor, à son action en tant que pilier du mouvement de la Négritude, image de marque intangible dont bénéficie la métropole, le pays, et que même ses détracteurs les plus féroces évitent d’écorner. Il n’y aura plus, rue Jules Ferry, de Joe Ouakam aka Issa Samb qui vient de tirer sa révérence, figure mythique de la scène artistique et silhouette hiératique coiffée d’un béret guevarien jusqu’au bout de ses jours. Mission de désistance accomplie sur le théâtre des apparences pour le fondateur du Labortoire Agit’art. Sa cour tapissée de feuilles mortes et cernée d’un capharnaüm était un foyer de conversations. Combien parmi nous se détournent dans un geste volontaire des séductions ambiantes de l’apparat, du pouvoir, de l’argent, de la gloire ?

«Qu’est-ce que ça te fait d’être cité comme ça ?» me demande la belle Adiva Lawrence le jour de la restitution de cette résidence, alors que les fellows installent leurs propositions, griffonnent sur les murs blancs dedans et gris dehors des énoncés, occupent un recoin avec une vidéo sur le bleu indigo. Ils l’ont placée sous le signe du zigzag et ainsi nommée. Une façon de dire qu’ils ont compris la teneur de mon propos et le texte qu’une Maya produit pour la circonstance en est une illustration aussi concise que patente. J’en suis juste bouche bée, stupéfait. Entre Ndjeddo Dewal, la grand-mère de la malédiction d’Amadou Hampaté Ba, Koba le démiurge du mythe bassa de la restauration volant au secours de son frère jumeau Kwan bloqué dans l’inachèvement de sa création prématurée, les Mwaba-Gurma du Togo qui voient dans les étoiles des cousines en affirmant que nous sommes venus au monde pour nous exprimer, et la définition par compréhension de l’ensemble des entiers naturels sous la forme 2n + 1, avec n ≥ 0, Adiva, Mamadou, Zineb, Devin, Frida & Co ne se sont pas égaré(e)s dans les nombreuses bifurcations de cette excursion. Entre traductions, complexités et excentricités,  Angazi, but I’m sure. La montagne verte n’a pas accouché d’une souris bleue.

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