Reportages

Carnet de voyage : Je reviens de Aké !

Le Nigéria s’étend comme une promesse infinie à ceux qui la cherchent. Notre avion va atterrir à Muhammed-Murtala Internationl Airport, dans la capitale économique. Mais c’est un Etat, le Nigéria est fédéral. Avant, il faut s’arrêter au Togo. C’est le transit. De Douala, il faut traverser le Nigéria, border la côte de l’Atlantique, arriver à Lomé et revenir à Lagos.

Lomé. Les routes rouges comme les pistes sauvages de mon village. C’est de la poussière peut-être. Ou autre chose. Qui sait. C’est une ville africaine. L’aéroport porte bien le nom d’Eyadema. Les dernières images de cette ville : des femmes nues dans la rue, maudissant le prince et sa gouvernance. Il faut enlever les chaussures. Enlever la ceinture. Vider le sac. Les militaires vous regardent, kalachnikov sur la poitrine, le doigt sur la gâchette.

– Faure Gnassinbé est toujours là ? C’est à un voyageur que je pose la question. C’est peut-être un agent aussi. J’ai un passeport camerounais. S’ils me pistaient, ils devraient me suivre à Lagos, puis à Abeokuta.

– Donnez-moi la canette dans votre sac. C’est un militaire qui parle.

– Je suis en transit. Je vais boire ça ici.

– Donnez d’abord. Comme s’il allait me remettre après.

Les regards des voyageurs me fixent. Certains remettent leurs chaussures, d’autres cherchent les vides de leurs ceintures. Il faut donner et passer. Attendre deux heures et reprendre l’avion.

J’ai recommencé à lire Sefi Atta, Le meilleur reste à venir, deux heures c’est rien. Une histoire passionnée entre les enfants du Nigéria de 1970. La guerre civile qui se prépare. Difficile de ne pas penser au Cameroun, à ses anglophones et à la crise. Retour à Lagos. Au pays de Chinua Achebe. Il est né le 16 novembre. Ce jour-là, je serai à Aké, en train de parler de ma non-fiction. L’histoire de mon enfance sur les chemins de l’école, celle de mon père : Chilhood Memories. Nous sommes un panel spécial d’Aké Arts and Books Festival 2017. Est-ce que Soyinka viendra à Aké ? Personne ne peut me répondre. Pas même Safurat Balogun qui m’invite. Elle est bientôt là, avec The Good Doctor : Dami Ajayi, fondateur de Saraba Magazine.

De l’aéroport, la route vous frappe au dos ! Elle est vaste. Eclairée, et à chaque carrefour, la police de l’Etat veille. Mince ! De Yaoundé, il a fallu six heures de routes pour atteindre Douala. La route. C’est ce qu’on voit ici, à Lagos. Il y a aussi les danfo ! Comment ne pas me rappeler de la chanson : – Chérie na danfo driver! Zuo, I am a danfo driver: Zuo ! Mon père avait un CD de ce groupe. Je me souviens des couleurs, des danfo drivers derrière leurs cargos jaunes d’espérance. J’apprendrais plus tard que le groupe, surpris par la starmania s’est éteint, comme beaucoup d’autres, ici et ailleurs.

Je vis à Ikoyi. Il y a un échangeur tout près de l’hôtel. Une rue des laveurs de voitures. On y vend des beignets le soir et le matin. Et de l’alcool en petite quantité, dans les petits sachets et dans les petites bouteilles. Je ne vois pas le pain. Ni le haricot. Ikoyi. Il y a des banques. Partout. Le soir, il faut sortir. Aller dans les milieux des artistes. Nous sommes au Freedom Park de Lagos où vient juste de s’achever un festival culturel. Les installations sont restées sur la scène. Nous visitons les stands maintenant vides. La grande salle où s’est certainement tenue la cérémonie clôture. Un autre commence dans deux jours, Alkebulan Festival, ici au Freedom Parc. On m’apprend que le Nigéria organise des événements de ce genre tout le temps. Dans tous les Etats. Chaque Etat a ses festivals. Nous sommes à Lagos, et la ville qui m’habite, c’est Abeokuta, dans Ogun State. Pendant deux jours encore, je vais profiter de Lagos, visiter ses galléries, ses marchés et voir si les livres se vendent au poteau comme à Yaoundé.

Quand vous venez à Lagos, il faut visiter Terra Culture. Ceci n’est pas de moi. C’est une recommandation de Wole Soyinka. Dois-je ajouter autre chose ? C’est aussi le conseil de la reine d’Americanah, de Sefi Atta, de toutes les stars qui y sont passées. On voit leurs portraits et leurs paroles dans l’espace ! Terra est une galerie, un lieu où l’art commande tout autre chose ! Il faut visiter son restaurant, où j’ai order (l’anglais est audacieux ! Lorsqu’on dit commander, en français, ça a l’air plus doux.) fada rice. C’est un riz cultivé au Nigéria, et consommé par les nigérians. Mes compagnons de plume, les jeunes auteurs du Nigéria (il y a des Camerounais anglophones parmi, mais bien sûr, ils sont plus nigérians que camerounais) peuvent s’en vanter. Je ne fais pas de commentaires. La bouche qui mange ne parle pas. Et puis, il faut que j’en profite. Ici, on paye pour le repas, et pour le service on a une autre facture. Vaut mieux en profiter. Ne pas dépenser son énergie dans les querelles d’écrivains. Après tout, je suis dans le bateau du Nigéria. Il faut visiter la librairie de Terra Culture, où je retrouve les autres livres de Sefi Atta, édités au pays. Ceux de la reine Chimamanda aussi, à 500 Naira ! Il y a une question d’identité et d’ethnie au Nigéria. Tous les rayons disent ça.

Chant initiatique.

Aké est avant tout, un chant rituel pour les amoureux de l’écriture ! Il faut le chanter pour s’initier. Je disais qu’il y avait des compagnons du Cameroun, des anglophones. Je suis le seul, (francophone bien sûr) qui découvre Aké et le Nigéria pour la première fois. Macviban Dzekashu qui nous conduit a été à ce festival qui est à sa cinquième édition, plusieurs fois. Godwin Luba a fait ses études à Lagos. Howard Maximus restera au Nigéria plusieurs jours encore, lorsqu’Aké sera fini et que nous serons rentrés au Cameroun. Nkiacha Atemkeng se fait appeler Lagos Boy ! A Kumba où il a vécu, ils appelaient déjà les taxis ‘kehkeh’ ! Je croyais que les trois roues, ça n’existait qu’en Inde !

Abeokuta en novembre, c’est d’abord son soleil ! Et puis, il y a ses collines derrière Kuto Market. Je ne peux pas dormir pour visiter ça demain, je vais commencer maintenant. Je regarde le soir avaler la ville. Je traverse les églises et les boutiques. Je ne vois pas les bars. Abeokuta est une drôle de ville pour un Camerounais. Il faut cependant dire que la ville est alimentée par les groupes électrogènes.

Aké ! Nous y sommes ! J’ai 24 ans. Francophone. Je visite Aké pour la première fois, et je porte le badge marron ! C’est une couleur qui impose son respect au milieu des autres. Il faut s’assoir aux premières loges. Il y a pas de raison pour un débat : on ne sait jamais qui est un ‘Guest’, d’où il vient. Nous accueillons Ama Atta, figure centrale de ce festival qui s’articule sur les questions de féminisme. C’est l’icône qu’il faut rencontrer à tout prix. On l’appelle ‘mama’, affectueusement. Notre échange à nous aura lieu deux jours après l’ouverture du festival, au déjeuner des hôtes. Elle me parlera du Cameroun, du thé dont elle se souvient de la saveur.

Aké est une chanson initiatique. Lorsqu’on y vient, on ne repart jamais comme on était venu. Je n’ai aucune intention de raconter le festival. Il faut le vivre sur youtube. Aké est un chant initiatique.

Nous sommes le 16 novembre. C’est la date de naissance de Chinua Achebe. Je suis dans un panel spécial pour parler de non-fiction. Je repense à ce texte de 500 mots que j’avais envoyé pour prendre part à ces ateliers de non-fiction. Si je savais que je serai invité à Aké, j’aurai sûrement loupé la place. J’aurai écrit autre chose pour être écarté.

Je lis des extraits de Chilhood Memories. C’est une histoire sur mon père. Il y a des extraits en yemba, la langue que je parle avec amour. Je les lis à Aké, et la foule me regarde. Quel privilège. Il faut quand même dire que je n’avais pas voulu partager cette histoire. Non, j’avais écrit autre chose. Sur le génocide bamiléké. Les éditeurs de mon projet ont préféré  cette autre histoire. Elle m’habite aussi bien que la première.

Le lendemain, il faut continuer les visites. Je marche dans Abeokuta, visite les carrefours et les marchés. Plus tard, le soir, on ira dans un espace magnifique boire le vin de palme. C’est une bibliothèque et un parc. Obasanjo Presidential Library. Il faut passer par là. Remonter à Aké. Ecouter l’interview de la reine-mère Ama Atta Aidoo ! C’est la surprise de ce festival. Assister à la remise des cadeaux. L’Afrique n’a pas changé : elle est maternelle. On dirait qu’Ama Atta le découvre, avec ces larmes de bonheur.

Aké est une chanson initiatique. Aké est une chanson initiatique.

Raoul Djimeli

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