Critiques

Au nom d’Angela Davis

La chorégraphe et danseuse Nathalie Mangwa a présenté, en grande première, à l’espace Othni, à Yaoundé le 12 janvier dernier, sa récente création en hommage aux combats de l’activiste noire américaine.

C’est en faisant du corps un matériau, un geste, un langage, une archive et une actualité, que la chorégraphe Nathalie Mangwa a choisi de revisiter et de revivifier les discours et actions de l’activiste noire américaine Angela Davis, qui avait mené dans les années 70 un combat contre les inégalités raciales, sociales et les politiques sexistes, et échappa de peu à la peine de mort.

C’est avec un chant perçant et volubile, une complainte, à la fois exaltation et harangue, invocatrice, annonciatrice de l’arrivée d’une femme de la forêt qui vient de loin que la première danseuse du quatuor, Lady B., entre en scène comme une prêtresse dans la nuit qui  appelle un jour nouveau. Vêtements noirs qui contrastent avec le rouge vif de sa coiffe qui noue ses cheveux vers le ciel. Son chant en langue Bulu, envoutant, se répand dans la salle et reprend vigueur lorsque dans la résonnance du pied qui frappe virilement le sol se fait entendre. Et rappelle, ce Bikutsi grave qui s’affranchit du secret de la caste des femmes, pour se porter acte et parole sur la place publique. Le chant s’amplifie et emplit la salle lorsque les trois autres danseuses, Agathe Djokam, Nathalie Mangwa et Amélie Messaga M’Bolloh, de noir vêtues, font chorus avec la cantatrice Lady B. 

Les pieds qui cadencent les voix vont porter la structure chorégraphique de la pièce. Ainsi, c’est au travers des ressources de la danse afro-contemporaine (notamment le hip hop et les danses traditionnelles), que les quatre danseuses d’Angelas ont reposé les mouvements narratifs de l’héroïne depuis l’histoire tragique et honteuse de l’Afrique.
Les séquences dansées et porte-voix des textes d’Angela Davis évoquent l’humiliation du Noir, ces temps du Nègre-singe, cet homos rampant ; le Nègre-esclave, cet homos courbé des champs. Quatre interprètes, des gestes, du texte, des voix. Quatre danseuses, quatre corps pour Angela Davis, quatre femmes pour l’histoire. Comme les quatre coins du monde des opprimés, sur la route de la révolte, du combat, de l’affranchissement, de la libération, où le moindre acte du corps, le moindre mot de sa transpiration, le moindre espace des pas, fait germer la graine. 
A cet effet, les danseuses subliment, par des baisers sur tout le corps, l’estime de soi avec des dires tels que «my skin is beautiful, my name is sweet». Même lorsque le centre de gravité intellectuel et existentiel de la danse est couché ou accroupi, il y a toujours à entendre,«l’esclave trouve sa mort en combattant pour une liberté concrète», «je suis l’orange dont tu es la graine», «je suis la reine dont tu es la couronne», «je suis l’Afrique, la belle esclave libre».

Alors  au bout, le récit dansé d’Angela Davis sur fond de l’Afrique dominée devient joie, euphorie, jeu, entre silence et extase. Et Lady B. de proclamer la liberté : «je suis plus forte que la mort. Mais C’est fini. Ma vie porte ton nom : ma liberté». A la fin des 35 minutes de représentation, les danseuses demandent intimement à des spectateurs : c’est quoi ta liberté, c’est quoi ta prison ? Les réponses fusent ici et là : «ma liberté c’est la paix» ;  «ma liberté c’est d’être d’ici» ; «ma liberté, voir Biya quitter le pouvoir» ; «ma liberté c’est compliquer» ; «ma prison, c’est mon voisin de gauche» ; «ma prison c’est le franc Cfa» ; «ma prison c’est la mort», etc.

Après avoir créé cette année les pièces Matérialistes et Invisibles, dansé Angela Davis, aujourd’hui, Nathalie Mangwa engage collectivement et individuellement les Africains à être des Angelas : dans le pouvoir du blues, de la soul, des «talking songs», des vocalises cantatrices de l’appel des femmes de la forêt ; d’être à l’écoute du phrasé de la révolte de «l’Afrique qui s’affaisse quand se lève l’Occident».
Martin Anguissa

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