Entretiens

A cœur ouvert avec Justin Bowen Tchounou

Il est assurément le plus grand des joueurs de piano qu’aura enfanté le Cameroun. Et ce depuis les années 70 alors qu’il est encore au lycée. Une sorte de doigts d’or dont la trajectoire épouse la perfection et la créativité. Il a d’abord commencé dans les orchestres scolaires de Yaoundé, joué dans l’un des plus grands cabarets de l’époque avant de prendre le chemin de l’étranger pour une aventure artistique et humaine qui dure depuis près de quatre décennies. Et où son talent a réussi à se faire une place aussi bien dans le fameux Soul Makossa Gang, l’orchestre de Manu Dibango, que dans les studios parisiens et les scènes du monde. De passage à Yaoundé pour des congés en famille, celui qui redoute les médias a bien voulu nous ouvrir son cœur. Pour évoquer un parcours hors normes, disséquer un art qu’il a décidé de contribuer à bâtir et à sauver devant l’artificialité qui le gangrène sous nos yeux, ainsi que sur ses projets futurs. Non sans nous promener dans la cuisine de ses deux premiers albums. Un véritable document comme on en a pas produit sur le sujet Bowen depuis longtemps.

Quartier Briqueterie

Ce pays c’est le mien. Personne d’autre ne peut me le raconter. Le quartier Briqueterie pour moi évoque mon enfance. Moi j’ai été à l’école des filles de Messa, c’est ainsi qu’on l’appelait à l’époque. Nous venions donc d’aménager dans ce quartier de Messa après que papa ait quitté le gouvernement. Je pratiquais alors le volley-ball et avait beaucoup de coéquipiers qui habitaient Briqueterie voisine. C’est un quartier que j’ai adopté parce que j’y ai trouvé des gens sincères qui n’avaient rien mais étaient prêts à partager le peu qu’ils avaient avec vous ! J’y avais également un tonton qui avait le même nom que moi, c’est-à-dire Tchounou ! Sa femme qui est ma tante aimait cuisiner du Nkui [un repas de l’ouest du Cameroun très gluant, Ndlr] que j’aimais tant. J’y étais régulièrement dans ce quartier ; c’était mon univers. Quelque chose d’autre m’a marqué dans ce quartier : j’y voyais des gens prier en toute simplicité dans la rue et en toute union. C’était pour moi une marque de différence. Mon entourage avait beau me mettre en garde en disant que c’était un quartier de voyous, dangereux, sauf que je n’y ai jamais été agressé. Quand je reviens à chaque fois au Cameroun, je vais toujours chez cet oncle homonyme tout au fond de ce quartier où j’ai mes aises. Pour terminer, j’ai un copain guitariste, Baba Musa, qui y est toujours. La Briqueterie est un lieu où j’avais un copain sincère et de la famille qui savaient m’accepter et partageaient ce qu’ils avaient avec moi. A côté de cela, il y a tout ce qui fait le charme de ce quartier : les soyas, les mosquées… Maman Géneviève à qui je rends hommage dans une chanson est d’ailleurs la femme de mon oncle Tchounou. C’est vous dire à quel point ce quartier me tient à cœur.

Collège Matamfen

C’est une autre histoire. Après Messa, la famille déménage au Camp SIC de Nlongkak [un camp d’habitations construit par le gouvernement camerounais dans les années 70 et 80 pour loger les fonctionnaires et les classes moyennes, Ndlr]. Cela coïncidait avec mon entrée au collège et mes parents décident de m’y inscrire vu que le collège n’est pas loin de la maison familiale. Non sans avoir d’abord fait un crochet au collège Jean Tabi à Etoudi, chez les missionnaires. Comme les parents souhaitaient que je fasse comptabilité, ils m’ont réorienté vers Matamfen l’année suivante. C’est ici que je découvre la musique. Je commence à jouer de l’orgue dans l’orchestre de l’établissement. Et lors des concerts scolaires, le patron du cabaret Le Philanthrope me découvre et m’invite à rejoindre son orchestre. J’accepte par goût pour la musique mais aussi parce que je peux y gagner de l’argent. J’étais alors très jeune, 13-14 ans. Pour aller aux soirées au cabaret, je passais par-dessus les murs de la maison familiale ; et comme nous avions un chien, celui-ci s’est mis à aboyer un soir à mon retour. Au petit matin, mon père se rend compte que quelqu’un découche la nuit et il a rapidement su que c’était moi. Je suis passé rapidement aux aveux et il m’a dit qu’il n’était pas contre mon envie de faire la musique à condition d’avoir plus de dix de moyenne au collège. Ce qui était une équation difficile vu que je jouais tous les soirs et dormais en classe. Je devais gagner à l’époque dans les 80 à 100.000 francs de salaire mensuel, à 14 ans ! Fort de ce gain, je pouvais soudoyer mes enseignants qui ne roulaient pas sur l’or, assurant ainsi de bonnes notes. C’est une réalité que je ne peux hélas pas conseiller aux enfants. J’étais en même temps dans l’orchestre du collège, sous l’encadrement d’un certain monsieur Bonesse. Nous avions alors une section de vents incroyable ! Matamfen est une belle histoire même si j’ai arrêté mes études précocement. On était reconnu comme un établissement de turbulents. J’ai eu beaucoup de copains là-bas. C’est ici que, alors sociétaire du Philanthrope, je suis sollicité, avec un gros contrat à la clé, par le biais de l’orchestre du cabaret, pour aller jouer en Grèce. Je prends alors la décision de poursuivre une carrière musicale et pas académique.

Le cabaret Le Philanthrope

 A l’époque, les claviers ne couraient pas les rues à Yaoundé. Mon frère François Bowen qui jouait dans un orchestre scolaire et dépannait çà et là en cas de besoin est parti poursuivre ses études en France. Et comme je participais aux répétitions et connaissait le répertoire, j’ai été sollicité par ses coéquipiers pour reprendre sa place. J’intègre ainsi les orchestres de différents établissements. Sur ces entrefaites, il se trouve que des musiciens du Philanthrope ayant émigré vers le Nigéria pour la plupart, les responsables du cabaret me font la cour. Devant mes hésitations, le patron avance le chiffre de 70.000 francs comme rémunération mensuelle. C’était deux fois le salaire de mon prof. Je continue d’hésiter et le patron me file une rallonge d’un coup et me dit : 100.000 francs. Je dis rapidement oui et propose qu’on vienne me chercher au collège à midi pour prendre part aux répétitions. Ce qu’il accepte. Je repartais jouer le soir pour rentrer vers 2h/3h du matin. J’y suis resté près de trois ans. Je pars du Cameroun en 1979 à 17 ans.

Grèce

Un homme d’affaires grec, Papadopoulos, ayant fait fortune dans le commerce au Cameroun décide d’ouvrir un hôtel en Grèce et nous y invite. Il y ouvre une boîte de nuit du nom de «Makumba Makumba» et souhaite y faire jouer des musiciens camerounais, le Cameroun étant la terre de sa fortune. C’est ainsi qu’il nous propose un contrat. Je réponds favorablement, sans même l’avis des parents. Et comme il fallait leur autorisation pour les formalités de passeport, j’ai été obligé de les mettre dans la confidence. Mon père m’a dit : «si tu veux faire de la musique, il n’y a pas de problème, mais fais-le sérieusement ! Cela veut dire qu’une fois là-bas, il faut t’inscrire dans une école de musique et tu essayes d’acquérir un niveau respectable, au même titre que les Manu Dibango». Pour lui, cela voulait dire bien connaître la musique, pouvoir bien la lire pour mieux la jouer. Son vœu était qu’u bout de mon parcours, je revienne ouvrir un conservatoire au bercail pour transmettre. A ce moment-là, je ne comptais pas rester plus d’un an !

La Grèce a duré justement un an et avec mon ami Freddy Edouthè, qui était avec moi dans cette cuvée au même titre que Moustik Ambassa et Roger Sabal Lecco, on émigre en France à la différence des autres qui sont rentrés au Cameroun avant de mieux en repartir. J’avais de la famille en France qui me reçoit et où je m’inscris au conservatoire. Je n’ai pas pu rentrer ouvrir une école de musique comme l’avait souhaité papa, ma carrière ayant pris une autre envergure en plus que j’ai épousé une Française et fait des enfants. Il n’est pas tard pour ce faire et on verra ce que l’avenir nous réserve pour ce qui est de ce projet.

Le Soul Makossa Gang à la fin des années 80.

Manu Dibango

Quand j’arrive en France, je suis basé à Paris. Eddy est en Normandie où il monte un groupe dans la ville du Havre. Il m’invite à les rejoindre, ce que je fais. Dans le groupe, il y a Moustik Ambassa qui a une grande connexion avec Paris où il a des amis avec qui il a joué au Cameroun comme Vincent Nguini, Jimmy Mvondo Mvele, etc. Moustik me dit qu’ils ont besoin d’un clavier pour les disques de studio à Paris vu que le claviériste attitré Jean-Claude Naimro est souvent indisponible. J’ai saisi la balle au bond même si mon niveau n’était pas encore au point. Mon baptême est un disque de Joe Mboulé, je crois sur l’album Osi Linga.  Sissy Dipoko qui faisait le chœur dans les albums camerounais de ces années-là et qui me connaissait pour avoir été de la génération de mes grands-frères au Cameroun me dit que Manu Dibango recherche un claviériste. C’est ainsi qu’elle m’amène chez lui pour une audition. Il avait envie à l’époque de construire un groupe formé entièrement de Camerounais. Je passe le test avec succès et j’entame une aventure de cinq-six ans avec le Soul Makossa Gang qui se soldera par la direction d’orchestre. Quand j’arrive, je trouve Brice Wassy, Valéry Lobè, Vincent Nguini, Michel Alibo, Jerry Malekani, Sissy et Florence Titty Dimbeng aux chœurs. Les frères Sabal Lecco, Félix et Armand, nous rejoindront plus tard, quand la section rythmique (basse, batterie) s’en va. Ce sont de belles années, sans doute le plus grand groupe que le vieux Manu ait eu de toute sa carrière ! Il le dit d’ailleurs lui-même volontiers ! Dernièrement à son anniversaire chez lui, il me l’a encore dit, presque les larmes aux yeux. On se retrouvait les yeux fermés. Et quand Ndédi Dibango est arrivé, on a tutoyé les sommets ! Ce n’était plus seulement un groupe mais la rencontre d’amis qui s’appréciaient. Félix et Armand, on se connaissait déjà enfants, vu que nos pères respectifs faisaient partie du gouvernement. Une rue séparait nos maisons. On mangeait ensemble. Manu ne pouvait pas nous diviser vu la solidité de nos liens. Quand il s’en prenait à l’un d’entre nous, les autres bloquaient.

Pascal Lokua Kanza arrive un peu plus tard, juste avant la tournée des USA, à la suite du départ de Sissy. Il est arrivé en même temps que Guy Lobè, Ndédi Dibango, Charlotte Mbango. Au retour des USA, Manu se sépare de Guy Lobè, Nguini étant resté aux states. A Atlanta, il nous annonce la nouvelle car il veut voler de ses propres ailes. La tournée ne fut pas une réussite sur tous les plans. Nous nous attendions à mieux. Les distances étaient très longues, les conditions pas très terribles… C’était une tournée promotionnelle où il n’y avait pas beaucoup de moyens. A cette période-là, Manu avait signé chez Island Records, en même temps que Ray Lema. Après cette tournée, je ne reste pas longtemps moi aussi car je veux plus après la sortie du disque. Ne voyant rien venir de concret, je préfère partir. Je n’avais pas prévu d’arrêter mais j’avais senti comme une certaine trahison.  Avant la tournée, je gagnais un certain montant qui a été revu à la baisse au retour, et ça je n’ai pas supporté.    

Les palaces

Quand je quitte Manu, je rencontre une femme du nom d’Olivia Valère, qui est un peu comme Régine qui possède les clubs éponymes en France. C’est une dame de la nuit qui a plein de clubs dans le monde entier où elle a instauré les concepts de piano-bar. Elle m’a audité et m’a invité à la rejoindre. Ce que je gagnais chez elle était la même chose que je gagnais précédemment sauf que c’était sept jours sur sept ! J’ai commencé avec cette dame une aventure de six ans qui m’a permis de découvrir le monde VIP, un monde à part. Je rencontre de grosses stars des médias, du cinéma, du sport, des arts, etc. Je joue dans des palaces dans des conditions magnifiques. Après des années chez Manu, j’étais marqué Manu mais là je jouais autrement. J’avais une chanteuse et je me faisais mes propres relations. J’étais mon propre patron et l’idée m’a plu. L’un de mes plus beaux souvenirs c’est l’ouverture du plus grand palace au monde : le Burj Al Arab Jumeirah de Dubaï. J’y suis resté neuf mois et ai rencontré les plus grandes personnalités. Ma chambre coûtait 7.000 dollars la nuitée, et pour entrer dans cet hôtel situé dans l’eau, il fallait débourser 100 euros. Une fois à l’intérieur, c’est une ville. Je me souviens y être resté un mois sans en sortir. J’y ai donc expérimenté l’expression le client est roi. J’y ai croisé Omar Bongo avec sa cour.

L’album «Flash Back»

Cette expérience de palace me permet d’avoir de l’argent. À mon retour à Paris, je décide de prendre du recul. Dieu merci j’ai la tête froide et me dis que le meilleur moyen de faire honneur à cet argent durement gagné est de le réinvestir dans la musique. Je produis d’abord l’album de Sissy Munam. Une manière de la remercier de m’avoir mis sur la trace de Manu Dibango. A l’époque, elle avait pris ses distances avec la musique. J’ai donc construit cet album où il y a une voix masculine que Jack Djeyim me recommande. Il avait une voix magnifique ce jeune homme comme on peut l’écouter dans le titre Bikutsi Hit. Il s’appelait Effila je crois. C’était un étudiant qui est retourné en Allemagne juste après poursuivre ses études. A mon grand désarroi car je comptais faire un album avec lui. Je l’ai depuis perdu de vue hélas !

La pochette de Flash Back paru en 1996.

Sur ces entrefaites, je décide de faire un album. Ce Flash Back était très en avance et même si le moi est haïssable, je dois dire que la musique d’aujourd’hui part pour beaucoup de là. De Richard Bona à Blick Bassy ! Pour faire cet album, je réfléchis d’abord sur la musique camerounaise pour m’apercevoir qu’elle tourne en rond, qu’elle ronronne. «Comment servir la musique camerounaise en proposant quelque chose de différent ?» est la question qui me taraude l’esprit. Je décide de prendre les thèmes du Cameroun et d’y introduire des harmonies à partir de mon background jazz. Je fais une recherche sur la musique de chez moi. Pour le bikutsi, je propose Memma Marcelle ; pour le jazz ternaire, Françoise de Toto Guillaume que je revisite ; pour le makossa, Itondi, etc. Je fais également une ouverture sur le Maghreb avec Casa By Night. C’est le fruit de mes voyages du temps de l’aventure avec Olivia Valère. C’est une bouffée d’air que j’apporte à nos musiques. Au bout, les gens me disent que mon truc ne marchera jamais et je leur réponds que je fais par plaisir et non pour les ventes. En écoutant, ils sont soulevés de leurs sièges ! Pour les musiciens, je fais une sélection d’instrumentistes que l’on ne connaissait pas alors sur les productions camerounaises comme Etienne Mbappè, Guy Nsangué Akwa ou André Manga que je croise lors de mes pérégrinations nocturnes ! Une fois en studio, on enregistre en live, ce qui ne se faisait pas à l’époque. C’est un album qui restera pour longtemps encore. Dans l’album, il y a le chanteur Pedro Wognin, mon ami ivoirien avec qui j’avais déjà fait le piano bar. Il a la culture du Ghana vu qu’il est originaire de Grand Bassam. Sur le morceau où il chante, L’aventurier 2, il le fait one way, d’un trait. Avec Jack Djeyim, on a fini L’aventurier et à la fin, j’enchaîne sur l’inspiration du moment, comme pour m’amuser et lui me prend en plein vol et on continue jusqu’à la fin. Sans l’avoir jamais répétée !

Memma Marcelle c’est pour ma maman adoptive, ma mère biologique étant partie très tôt. A l’époque, il y avait les mâtinées les jeudis après-midi au cinéma Abbia et elle m’encourageait à y aller. J’y jouais et y dansais à l’occasion et à chaque fois, elle me trouvait de l’argent pour y aller. Elle a également élevé ma mère ! Elle vit encore et c’est même pour elle que je suis venu avec les enfants. Dans cet album, il y a une autre orientation de la musique camerounaise qui ouvre d’autres perspectives. Quand vous écoutez Casa By Night, vous pouvez faire le lien avec nos musiques du Nord-ouest camerounais. J’ai mélangé nos deux folklores voisins en gardant la mélodie de chez eux. Et comme il se trouve que j’adore Casa…J’ai également emprunté chez une chanteuse algérienne du nom de Saloa.

J comme Jacky c’est en hommage à une amie antillaise qui est partie très tôt. Avant de mourir, je suis allée la voir à l’hôpital t elle m’a prié de lui faire une chanson. J’appelle donc Jeryka Soukwell, une chanteuse antillaise et amie commune et elle trouve des paroles pour ce titre. Jacky était très fan de moi lors de ma période piano bar et venait chaque fois me voir jouer.

Le titre Itondi c’est en hommage à mon pote Eddy Edouthè qui m’a laissé ses deux gosses à sa mort. Itondi veut dire l’amour.

Dans le titre Wapa, c’est ma fille Lorelei qui chante. Ma belle-mère étant d’ascendance espagnole, je lui demande comment on dit beauté là-bas car je voudrais faire un titre pour ma fille. Elle répond Wapa et c’est ainsi que je fais ce titre. En studio, je mets des jouets et laisse faire les enfants.

Quand je finis l’enregistrement, des amis me conseillent d’y incorporer un titre plus dansant, plus vendeur. Je rappelle Valéry Lobè au secours et on programme le titre Flash Back qu’on travaille en un jour ou deux pour pousser l’ensemble. Ce qui se trouve être une bonne idée, sinon, ç’aurait été plus difficile de pénétrer mon monde.

Le 2è album «Rio Dos Camaroes»

Moi je n’aime pas beaucoup faire des albums pour moi. Je me suis rendu compte très vite que ce n’est pas parce qu’on fait un CD qu’on est musicien ! Musicien c’est jouer. J’ai vu des gens qui étaient videur ou gardien de nuit et qui avaient un disque. Et quand tu arrives au Cameroun, c’est eux les musiciens ! C’est cela qui m’a poussé à faire ce qui me plaît, pas ce qui est à la mode. Surtout qu’après avoir saigné pour mettre le produit sur le marché, il se trouve des gens pour se faire du beurre sur ton travail et à ton insu. En tant que musicien, ce n’est pas cela qui me procure de l’argent. Sur Sissy, j’ai dépensé énormément et les gens se sont enrichis dessus.

Au bout de cinq ans, des gens réclament un autre album. Et devant leur insistance, je sors Rio Dos Camaroes. Les titres étaient déjà prêts et il fallait trouver le titre de l’album. Après un voyage au Cameroun où j’ai vu de beaux paysages, j’ai décidé de ce titre-là. J’appelle du monde dont Charlotte Mbango.  Ange Foko, je la rencontre par le biais de Pedro qui avait fait du piano bar avec elle à Montreux. Mais celle qui me l’amène c’est Queen Eteme qui devait chanter la chanson Mangassa au départ, mais comme elle n’est pas Bamiléké, elle a préféré m’amener quelqu’une de ce terroir-là. Ange n’étant pas de Dschang, on a appelé les gens de gauche à droite vu que moi-même je ne parle pas cette langue-là. De fil en aiguille, on parvient à lui faire reprendre les paroles avec la prononciation et c’est ainsi qu’on fait ce titre.

Dans Téné Familly, il y a une voix à l’entame ; c’est celle de Séverine. Je suis au village à un deuil à Dschang je crois et je demande à cette tante de me chanter les chansons du terroir. Là derrière la cuisine, j’enregistre cette ambiance avec mon Walkman, avec un bruitage naturel.

La pochette de l’album Rio Dos Camaroes paru en 2004.

Voici une confidence. Le rythme bend skin est connu au Cameroun grâce à André-Marie Talla. L’album qui le contient, c’est moi qui l’arrange. Talla vient me voir pour les arrangements. A la fin, il n’y a pas de bend skin. Je me souviens de mon enfance quand je le voyais jouer. Je lui dis : «j’ai un problème avec ton album : je ne te sens pas dedans mais plutôt les gens que tu as invité comme les Zaïrois. Quand j’étais gamin, tu avais des rythmes de l’ouest très intéressants. Il n’y a rien que tu puisses proposer dans ce sens pour compléter l’album ?» il me répond qu’il y a quelque chose qui chauffe à New-Bell depuis quelques temps. Et il commence le solo du début du morceau. Pendant ce temps, il a une cousine qui nous fait à manger et qui reprend en chœur le refrain «chambre numéro un, chambre occupée !» et ainsi de suite. Là je tombe sous le charme et lui dit que c’est avec cette Mado qu’on va enregistrer le titre même comme elle n’est pas chanteuse. Dans la foulée, j’appelle mon copain Rachid Barry pour lui dire qu’on va faire un autre titre. En une journée, c’était fait. Au Cameroun, ça explose ! Je dis à André «pourquoi tu ne dis pas que c’est moi qui ait fait ce titre ? Que cela ne vient pas de toi !» Lui ne veut pas l’entendre. D’ailleurs, pour la suite, il est allé appeler d’autres gens pour faire un autre bend skin que les gens n’ont pas aimé. C’est dommage !

L’avenir

Je veux bien jouer en concert ici mais je ne peux être à la fois au four et au moulin. Si les gens organisent, je répondrai favorablement. On ne m’invite pas aux événements car on ne veut pas me payer. Le problème ici c’est que les pianos sont rares. Quand je viens ici, c’est pour la famille. Je peux venir jouer en famille même pour rien, mais pour les événements organisés par le gouvernement, je ne suis pas là.

Il y a un album qui est prêt, qui est dans la lignée des deux premiers et animé également par le plaisir et par l’amour pour la musique camerounaise. Notre avenir musical me paraît sombre. Pas parce qu’il manque des talents, nous l’avons toujours eu comme au foot d’ailleurs, mais parce que nos jeunes ne s’intéressent plus à la musique ; ils s’intéressent plus à la mode, à ce qui marche, et oublient que la mode tourne. On en aura bientôt marre et il faudra donc proposer de la musique. Et si à ce moment-là ils ne sont pas armés… De plus, ils ne sont préparés aux échecs tant ils ont été célèbres très vite. Ils n’ont pas le métier ! Je leur conseille d’aller doucement et de prendre le temps d’apprendre. Pour ma part, je continue d’écouter beaucoup le high life et les musiques traditionnelles ou ethniques.   

Entretien avec Parfait Tabapsi en mai 2017 à Yaoundé

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